Le CSR est-il anti anarchiste?

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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede René le Mer 23 Déc 2015 22:48

SUITE DE : « Extrait de l’introduction d’un travail en cours de rédaction sur les relations entre anarchisme et syndicalisme révolutionnaire »

3. Les années 1902-1908 marquent la période ascendante du syndicalisme révolutionnaire. La stratégie révolutionnaire est adoptée au congrès de Bourges, en 1904, lors duquel fut décidée l’organisation d’une grève générale pour obtenir la journées de 8 heures. Au sein de la CGT unifiée se forme un mouvement qui se détache nettement de l’anarchisme pour former une doctrine séparée.
On peut dire que la « date de naissance » du terme « syndicalisme révolutionnaire » en tant que doctrine est le 1er janvier 1905 dans la revue socialiste Le mouvement socialiste : l’ex-blanquiste Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, écrivit un article intitulé « Le syndicalisme révolutionnaire ».

Les anarchistes restent alors très présents dans la CGT mais ils seront progressivement évincés des principaux mandats par les réformistes. La lecture attentive du procès-verbal du congrès d’Amiens dévoile un net déclin du mouvement révolutionnaire. Les commentaires des adversaires réformistes à la Direction confédérale, après le congrès d’Amiens, montrent bien que pour eux la signature de la « charte d’Amiens » est un échec pour les pour les anarchistes. Il est significatif que deux grandes figures du mouvement anarchiste, Pouget et Delesalle, quittent la CGT en 1908.

On peut également dire que le baptême du syndicalisme révolutionnaire se trouve dans l’intervention de Pierre Monatte au congrès anarchiste d’Amsterdam de 1907. Et que son organe officiel est la revue La Vie ouvrière, fondée en 1909 par Pierre Monatte.

4. Le congrès d’Amiens tenu en 1906 est souvent présenté comme l’acte fondateur du syndicalisme révolutionnaire. Je ne partage pas cet avis. En effet, il faut alors préciser que cette date marque aussi le début du déclin du syndicalisme révolutionnaire. La lecture intégrale du compte rendu des travaux d’Amiens montre une réalité qui se situe bien loin du mythe qui en a été fait, mais en même temps une réalité bien plus émouvante . On voit un courant syndicaliste révolutionnaire certes encore puissant, mais acculé, sur la défensive face à aux représentants de fédérations réformistes puissantes. La réalité qu’on perçoit n’est pas celle du mythe qui fut construit après coup. On voit que les oppositions à la politique confédérale (c’est-à-dire syndicaliste révolutionnaire) sont extrêmement vigoureuses, que les coups envoyés sont parfois assez bas.
Les syndicalistes révolutionnaires ont affaire à forte partie ; ils sont talonnés de près et harcelés par les guesdistes et les socialistes réformistes dont les forces sont loin d’être négligeables, et ils doivent se défendre pied à pied. Le vote de la fameuse « charte d’Amiens » par une écrasante majorité de délégués révèle à lui-même l’ampleur des concessions qui ont dû être faites aux réformistes, qui ont parfaitement compris que c’était là une défaite pour les anarchistes.
Présentée comme un compromis avec une fraction du courant réformiste pour faire barrage aux guesdistes, la charte d’Amiens consacre dans les faits la division du travail entre parti et syndicat

5. Les années 1909-1914 montrent un courant révolutionnaire sur la défensive, qui se maintient encore par la force d’entraînement, qui conserve encore la confiance de très nombreux travailleurs, mais qui est en perte de vitesse et qui doit affronter à la fois la répression féroce du pouvoir, une succession de sérieux échecs dans les luttes, et de graves crises internes provoquées par les réformistes dont la puissance grandit dans la CGT.
A partir de 1911 ses effectifs déclinent et ce sont les fédérations les plus radicales qui perdaient le plus de membres, ce qui donnait du grain à moudre aux réformistes.

Mais une cassure s’était formée au sein même du courant syndicaliste révolutionnaire de la centrale française. Il y avait d’un côté les révolutionnaires « orthodoxes » – les « gauchistes », en somme – peu intéressés par les effectifs de l’organisation, partisans des « minorités agissantes » et qui entendaient continuer à développer les thèmes et les méthodes traditionnels du syndicalisme révolutionnaire, malgré le recul évident que ces thèmes et ces méthodes subissaient dans la classe ouvrière. Les mandats de ces militants étaient en diminution constante.
Il y avait ensuite les syndicalistes « révisionnistes » — le terme est employé par Wayne Thorpe — peu concernés par la grève générale et l’antimilitarisme, et qui voyaient dans les réformes organisationnelles, dans la restructuration de la CGT, le seul moyen de faire face aux évolutions du système capitaliste et à la réalité économique. Ils étaient favorables à une certaine centralisation de l’organisation, qui aurait permis de renforcer le mouvement syndical face au patronat. Ce même thème avait été abordé par Fernand Pelloutier lui-même quelques années plus tôt.

En cela ils étaient très proches des réformistes, bien qu’ils s’en défendaient, et s’éloignaient grandement des conceptions décentralisatrices du syndicalisme révolutionnaire. Les « révisionnistes » restaient cependant opposés à la politique parlementaire et conservaient des objectifs révolutionnaires. Ils se trouvaient devant le paradoxe de devoir conserver intacts leurs principes tout en reconnaissant la nécessité de pratiques réformistes. Mais était-il possible de faire autrement dans une situation qui n’était pas révolutionnaire ?
Or le noyau de cette politique était constitué par le groupe de La Vie ouvrière qui avait repris à son compte la politique élaborée dans les années 1908-1909 et qui contestait vigoureusement que sa ligne politique ait quoi que ce soit de commun avec le réformisme. Ce sont eux qui s’opposèrent à la participation de la CGT à une Internationale syndicaliste révolutionnaire. Leur discours restait celui de l’unité internationale du mouvement ouvrier, mais cette unité devait se réaliser, avant la révolution russe, au sein du Secrétariat international dominé par la social-démocratie allemande, et après la révolution, dans l’Internationale syndicale rouge dominée par les communistes russes.

6. Le choix fait par la direction confédérale de ne pas s’opposer à la guerre en 1914 est la conséquence d’un certain nombre de facteurs complexes dont les deux principaux, me semble-t-il, sont :
• Le refus systématique de la social-démocratie allemande d’envisager une action commune avec les syndicalistes et les socialistes français en cas de déclenchement d’un conflit entre les deux pays ;
• La montée en puissance du réformisme au sein de la CGT, dont on a tendance à sous-estimer l’ampleur. En 1912 la direction confédérale a réussi à organiser une grève générale contre la guerre (initiative dont il n’y eut aucun équivalent en Allemagne), mais cette grève générale, à laquelle s’étaient farouchement opposés les réformistes, avait épuisé les réserves d’énergie de la Confédération et provoqué une répression terrible. Il ne s’agit pas de disculper la direction de la CGT. Au déclenchement de la guerre, celle-ci aurait pu lancer un mot d’ordre de grève générale qui n’aurait sans doute pas été suivi, ou un mot d’ordre de désertion générale : la direction confédérale aurait simplement été arrêtée et la guerre aurait continué, mais l’honneur aurait été sauf. Mais tout ça, c’est facile à dire après coup. En tout cas, l’emprise du réformisme sur la CGT en 1914 est tel qu’il n’est plus possible de la qualifier de « syndicaliste révolutionnaire ».


6. Le syndicalisme révolutionnaire reprendra du poil de la bête après la guerre, et surtout après la révolution russe. Les mouvements anarchiste et syndicaliste révolutionnaire ont soutenu avec enthousiasme la révolution russe. Mais lorsque les informations sur la répression du mouvement ouvrier organisée par les communistes russes ont commencé à filtrer, les anarchistes ont dans l’ensemble condamné le régime. Le mouvement syndicaliste révolutionnaire lui, s’est scindé en deux. Une partie, avec Pierre Monatte, a soutenu les communistes russes et préconisé l’adhésion de la CGTU – une scission de la CGT – à l’Internationale syndicale rouge, le pendant syndical de l’Internationale communiste. Une autre partie du mouvement syndicaliste révolutionnaire, avec Pierre Besnard, refusa de soutenir les communistes russes, se retira de toutes les initiatives liées à l’Internationale syndicale rouge, ce qui aboutit à la fondation à Berlin, en 1922, de l’Association internationale des travailleurs seconde manière, date qu’on peut considérer comme celle de la fondation effective (officielle ?) de l’anarcho-syndicalisme.

C’est au syndicalisme révolutionnaire que se réfère la déclaration de principes de cette Internationale, mais on peut dire que c’est bien d’anarcho-syndicalisme qu’il s’agit : contrairement à la charte d’Amiens, elle ne se déclare plus neutre par rapport aux partis politiques mais en opposition à eux ; contrairement à la charte d’Amiens qui a occulté la lutte contre l’Etat, contre la stratégie parlementaire et contre l’armée, la charte de l’AIT de Berlin se déclare opposée à l’activité parlementaire, au nationalisme, au militarisme, à l’Etat. Cette déclaration de principes nous apprend une chose importante par ce qu’elle en dit pas : à aucun moment le terme « anarcho-syndicaliste » n’est employé. Autrement dit, en 1922 il n’était pas encore d’usage courant.

Il faut garder à l’esprit qu’il y a eu une cassure dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire, une partie de celui-ci ayant décidé de soutenir la stratégie internationale du communisme russe en adhérant à l’Internationale syndicale rouge ; l’autre partie refusant de soutenir le communisme concentrationnaire sur lequel toutes les informations étaient déjà disponibles. C’est sur cette question-là que se fondent les oppositions au sein du mouvement ouvrier à l’époque. Les militants qui ont fondé l’AIT de Berlin n’avaient pas le choix : il n’était pas concevable de ne pas être structuré sur le plan international ; et il n’était pas concevable d’adhérer à une internationale qui cautionnait la répression impitoyable du mouvement ouvrier par le gouvernement communiste russe.

Si l’AIT de Berlin, créée en 1922, ne se réfère pas à l’anarcho-syndicalisme, ce n’est pas parce que le terme n’est pas encore en usage, sinon sous la forme d’insulte sous la plume des socialistes et des communistes. C’est parce que les militants qui l’ont fondée se considéraient comme les vrais syndicalistes révolutionnaires.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Jeu 24 Déc 2015 15:14

Je trouve qu'il y a une rupture idéologique entre la première AIT et celle de 1922, la deuxième ayant fait le choix du communisme.
8-)
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede René le Mer 30 Déc 2015 00:52

L’AIT de 1864 regroupait des organisations de type syndical et n’avait pas vocation à prendre des positions politiques. C’est sur cette question que repose en grande partie l’opposition entre Bakounine et Marx. Bakounine reprochait à Marx (à tort ou à raison, c’est un autre problème) de vouloir transformer les fédérations de l’internationale en partis politiques, ou tout au moins en structures soutenant la politique électorale des partis social-démocrates.
La position de Bakounine était que l’Internationale ne devait adopter aucun programme particulier, d’une part parce que les différentes fédérations et sections se trouvaient à des niveaux de conscience politique très différents ; d’autre part parce que si on introduit un programme politique dans l’Internationale, cela provoquera la création « d’autant d’Internationales qu’il y aura de programmes ». C’était assez bien vu parce que c’est ce qui est arrivé, finalement.
Pour Bakounine, l’Internationale était une organisation de classe, regroupant les travailleurs en fonction de la défense de leurs intérêts, pas en fonction de leurs opinions. C’était la structure unifiante de la classe ouvrière.

A partir du congrès de Saint-Imier (1872), deux courants qu’on ne percevait jusqu’alors qu’en filigrane vont apparaître et s’opposer sourdement.

• Un courant que j’appelle proto-syndicaliste révolutionnaire, avec Bakounine et James Guillaume, qui défend les positions ci-dessus. James Guillaume sera plus tard un fervent soutien des syndicalistes révolutionnaires en France ;
• Un courant proto-anarchiste avec des hommes comme Paul Brousse, Andrea Costa et les militants italiens.

Ce second courant va finalement réussir à donner à l’AIT dite « anti-autoritaire » une orientation que Bakounine avait toujours combattue : il va lui faire adopter un « programme politique », un programme anarchiste, en 1877.
Dès lors, l’AIT anti-autoritaire n’est plus une organisation de classe (du moins pour ce qui en reste alors, c’est-à-dire peu de chose) mais une organisation affinitaire. Autrement dit, les anarchistes ont transformé l’organisation de classe en groupe spécifique, ce qui aller achever de drainer le peu d’affectifs qui lui restait.

Pour répondre à ton commentaire, donc, l’AIT (celle de 1864, ou de 1872 si tu préfères) avait fini par adopter en 1877 un programme anarchiste, se mettant en rupture avec l’AIT des débuts, et en rupture avec la conception qu’en avait Bakounine.
Quant à l’AIT de 1922, elle se réclame du syndicalisme révolutionnaire, mais un syndicalisme révolutionnaire en rupture avec celui de la charte d’Amiens car elle ne soutient plus le principe de la neutralité syndicale, qui est devenu obsolète avec la formation de fractions communistes dans les syndicat ; elle se prononce en opposition aux partis politiques.

La fondation de l’AIT de 1922 est le résultat d’une cassure au sein du mouvement syndicaliste révolutionnaire, une partie du mouvement décidant de soutenir l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge, malgré les informations qui avaient fini par parvenir en Europe sur la répression anti-ouvrière en Russie ; l’autre partie affirmant qu’il n’était pas possible de participer à une internationale qui était l’instrument du socialisme concentrationnaire instauré par les bolcheviks.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Mer 30 Déc 2015 20:00

Merci .
Moi pour le coup j'approuve la position de Bakounine.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede bajotierra le Jeu 31 Déc 2015 12:40

Bonjour ,

René tu écris que la position de Bakounine "l’Internationale était une organisation de classe, regroupant les travailleurs en fonction de la défense de leurs intérêts, pas en fonction de leurs opinions. C’était la structure unifiante de la classe ouvrière."
Mais tu oublies de dire qu' a l'intérieur de cette internationale la stratégie de Bakounine était de fonder une société secrète, la Fraternité Internationale qui a donné "l'Alliance Internationale de la démocratie socialiste" ...

Du coup cela explique que ceux tu nommes " proto anarchistes" , et ensuite surtout la deuxième AIT , aient eu envie de clarté idéologique ( avec les inconvénients que cela comporte ... ) au risque de perdre des adhérents qu'ils n'avaient pas forcément envie de manipuler .
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Jeu 31 Déc 2015 18:14

Moi je verrais bien une AIT ouverte a TOUT le monde du travail, salariés, entrepreneurs, financiers (pour les fonctionnaires je dirais personnellement non). Tous les travailleurs qui veulent un monde de paix, de liberté de justice et sans misère. Je pense que sur ces bases là.on peut niquer l'oppression.
8-)
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede trefix le Jeu 31 Déc 2015 18:20

"Entrepreneurs" et "financiers" à parité avec la masse des exploités ?
Tu crois donc sincèrement que "le petit jesus" s'est penché sur la naissance de certains ?...
:lool: :lool: :lool:

PS : tu as édité pendant que je répondais. Donc, je précise un peu plus ma pensée :
LES FONCTIONNAIRES T'EM...BRASSENT bien fort !!! Ils ne sont pas moins productifs que tes chéris de "financiers"... qui sont plutôt du côté de l'oppression, ces troud' d'héritiers, "managers" de mes c... nés avec une cuiller en argent dans la bouche :evil:
' y a qu' le foie qui sauve !
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Jeu 31 Déc 2015 18:56

Oui je pense que le rôle des anarchistes est de promouvoir une société sans coercition, des gens de tout horizons peuvent adhérer a ça. Le jeu politique est terriblement dangereux, les luttes de pouvoir aussi, et pour tout le monde.
Mon avis et que si la proposition de l'AIT consiste en la suppression de la proprieté privé, donc l'instauration general du communisme elle restera marginale, et heureusement. Dans une société libre les communistes auront tout le loisir de s'organiser selon leurs principes.
8-)
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede René le Sam 2 Jan 2016 19:57

Bajotierra, on ne peut pas dire que « la stratégie de Bakounine » ait été de fonder « à l’intérieur de l’Internationale », une « société secrète » dans le but de la « manipuler ».
Je crains que tu ne te laisses embobiner par la propagande marxiste, ce qui est très fréquent chez les militants anarchistes.

Il est vrai que Bakounine avait la manie des « sociétés secrètes » mais il faut resituer ça dans le contexte. Il faut distinguer tout d’abord la période où il n’était pas « anarchiste », et la période après. Il devient « anarchiste » en gros vers 1868-1869. C’est progressif.
Les « sociétés secrètes » qui lui sont attribuées avant son adhésion à l’anarchisme relèvent de la logique des révolutions démocratiques de 1848. Une société « secrète » est une organisation clandestine, tout simplement, parce que l’Europe est dominée par des régimes extrêmement répressifs envers toute revendication démocratique. Si on veut s’organiser, il faut le faire clandestinement.
L’Alliance internationale de la démocratie socialiste a été fondée en 1868. Bakounine participait à un congrès de la Ligue de la Paix et de la liberté, un gros machin convoqué par des démocrates vaguement socialistes, pacifistes et probablement franc-maçons, en vue d’organiser les forces opposées à une guerre européenne qu’on soupçonnait proche — les faits ont montré qu’ils avaient raison.
Bakounine a voulu utiliser le congrès pour faire de la propagande socialiste mais ça n’a pas marché. Je pense qu’il ne se faisait pas trop d’illusion, d’ailleurs.
Son fameux texte Fédéralisme, socialisme, antithéologisme est une sorte de manifeste qu’il a été écrit à cette occasion.

Donc Bakounine rompt avec la Ligue de la Paix avec armes et bagages, c’est-à-dire 84 compagnons (hommes et femmes, pour l’anecdote) et fonde l’Alliance internationale pour la démocratie socialiste en septembre. Notons qu’il n’est pas encore adhérent de l’AIT.
Ensuite il demande que l’Alliance adhère à l’AIT. Le Conseil général refuse cette adhésion, expliquant très justement qu’une organisation qui se dit internationale ne saurait adhérer à une autre organisation internationale. L’Alliance reconnaît le bien-fondé de l’argument ; elle se dissout et les groupes dont elle est constituée y adhèrent séparément. En juillet 1869, l’adhésion du groupe de Genève de l’Alliance est acceptée comme section de l’Internationale.

Cette Alliance a joué un rôle non négligeable sur au moins trois points : elle a contribué à déjouer les manœuvres des socialistes bourgeois de l’AIT de Genève ; elle a soutenu les travailleurs immigrés du bâtiment de Genève contre lesdits socialistes bourgeois ; elle a joué un rôle décisif dans la formation d’une fédération espagnole de l’AIT qui a pris une extension importante et qui est littéralement l’ancêtre de la CNT espagnole. Tout cela ne peut pas être vraiment qualifié d'activité "fractionnelle".

Pour le reste, les « sociétés secrètes » de Bakounine ont été largement mythifiées à la fois par les adversaires de l’anarchisme qui voient des manœuvres de Bakounine partout, et par certains anarchistes eux-mêmes qui veulent amplifier le rôle que l’Alliance a eue.
Maintenant il faut arrêter de fantasmer sur cette « société secrète » qu’était l’Alliance. Quand les socialistes ont quitté le congrès de la Ligue de la paix, ils étaient 84 et il est peu probable que leurs effectifs aient jamais dépassé 150 pour assez rapidement s’effondrer.
Concernant la « Fraternité Internationale » : Cette « société secrète » a dû être fondée en 1864 ou 1866, je ne me souviens plus bien, dans le cadre des activités que Bakounine a menées à cette époque entre l’Angleterre, la Suède et l’Italie. Elle est donc antérieure à l’Alliance internationale pour la démocratie socialiste. Il s’était imaginé qu’il allait pouvoir développer un mouvement dans les pays scandinaves, mais cette « Fraternité » lui servit surtout à développer les idées socialistes en Italie. Son activité dut être assez efficace puisque Mazzini (une sorte de nationaliste mystique mais qui avait beaucoup de prestige) adressa un message à ses disciples dénonçant le révolutionnaire russe.

Donc la « Fraternité » a existé bien avant l'Alliance internationale de la démocratie socialiste.
Cette « Fraternité » passait pour être la branche « secrète » de l’Alliance « publique », mais elle a été dans une large mesure une fiction dans ce sens qu’elle avait un « turnover » important. Les adhérents n’y restaient pas. D’ailleurs, un jour, ses adhérents l’ont dissoute sans prévenir Bakounine, ce qui illustre bien la « dictature » (pour reprendre le terme de Marx) que ce dernier devait y exercer. Le seul intérêt de la « Fraternité » est son programme, qui fournit un embryon intéressant de « programme anarchiste ».

Il y a un critère imparable pour juger de la praticabilité des « sociétés secrètes » de Bakounine : plus leur programme était long, moins elles ont été effectives. Celui de la Fraternité est très long, mais il reste un texte intéressant.
Le programme de l’Alliance, par exemple, est très court.
Marx était devenu complètement paranoïaque à propos de l’Alliance. Il la voyait partout. Là se trouvait une des principales raisons pour lesquelles il voulait à tout prix exclure Bakounine de l’Internationale. Comme la Fraternité, l’Alliance selon le témoignage de plusieurs militants qui en firent partie, n’était rien d’autre qu’un réseau de correspondants, en rien différent du réseau épistolaire que Marx avait lui-même établi.

Aujourd’hui, les anarchistes plateformistes se réfèrent à l’Alliance bakouninienne pour tenter de la présenter comme l’ancêtre du modèle plateformiste d’organisation.
C’est complètement idiot.

Pour Bakounine l’AIT était une organisation de classe, regroupant des travailleurs en « sections de métiers » (syndicats) et en « sections centrales » (ce qu’on appellerait aujourd’hui unions locales). Elle ne devait pas avoir de programme obligatoire parce que le prolétariat des différents pays n’était pas parvenu à un niveau homogène de conscience politique — ce qui ne veut pas dire qu’elle ne devait pas avoir de programme du tout : chaque fédération devait pouvoir définir sa propre voie vers l’émancipation.

Il y a un texte de Bakounine qu’il faudrait que tout anarchiste et tout syndicaliste ait lu : « La politique de l’Internationale ». C’est un document programmatique extrêmement important qui se conclut par l’affirmation que la propagande révolutionnaire doit commencer par « la diminution des heures de travail et l’augmentation des salaires », par « l’association des masses ouvrières » et la « formation de caisses de résistance » (c’est-à-dire de syndicats).
(Voir : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/politi ... ionale.pdf)

Je suis prêt à fournir toutes les références bibliographiques utiles.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Dim 3 Jan 2016 14:27

J'ai commencé" fédéralisme, socialisme, antitheologisme" c'est étonnant de voir un Bakounine démocrate et républicain, j'imagine que la suite du texte précisera ces points là.
Bakounine écrit que l'égalité économique est la condition de la liberté. J'aimerai savoir si cette égalité économique consiste dans son esprit a la fin des privilèges économiques ou dans l'égalité des fortunes?
8-)
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede René le Mar 5 Jan 2016 14:57

Fédéralisme, socialisme, antithéologisme est un texte de transition.
Jusque-là Bakounine est une sorte de socialiste démocrate.
Je ne le considère pas encore « anarchiste », si tant est qu’on puisse la qualifier d’anarchiste car il se qualifie rarement de tel, et lorsqu’il le fait, c’est avec une réticence manifeste.

Fédéralisme, socialisme, antithéologisme est un peu l’équivalent, chez Marx, de L’Idéologie allemande.
C'est peu après (dans une lettre à Marx, curieusement) qu’il annonce qu’il quitte définitivement le monde bourgeois — je ne me souviens pas de la formule exacte, mais c’est l’idée.

Si on ne devait retenir qu’un texte de Bakounine en tant qu’anarchiste, je dirais que c’est « Politique de l’Internationale », datant d’août 1869. (Voir : ihttp://monde-nouveau.net/spip.php?article501)

On peut y lire notamment :

« …entre le prolétariat et la bourgeoisie, il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu’il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives. »


Dans Fédéralisme, socialisme, antithéologisme Bakounine ne parle pas d’« égalité économique » mais d’inégalité économique, qu’il condamne. Cette inégalité économique est en particulier le résultat de l’hérédité des fortunes. Mais il faut se rappeler dans dans ce texte, il parle aux bourgeois de la Ligue de la Paix.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Mar 5 Jan 2016 21:06

La citation de Bakounine est une superbe tautologie.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede bajotierra le Mer 6 Jan 2016 10:25

Salut ,

Merci rené pour tes précisions , elles mettent quand même en en relief que les esprits de l'époque étaient formatés par l'action clandestine et si je suis d'accord pour dire qu'on ne peut préjuger de ce que Bakounine comptait faire en interne avec les contacts de son Alliance , l'accusation de noyautage portée par Marx pour l'exclure reste néanmoins probable , et ce d'autant plus que cette tentation traverse toute l'histoire de l'anarchisme où il s'est toujours trouvé des militants pour agir de façon "affinitaire " dans des organisations plus ou moins massives .

Le point d'orgue de ce mode d'action reste pour moi la description par Garcia Oliver (! ) du déroulement du plenum de la CNT catalane , manipulée selon lui pas des éléments de la FAI catalane , qui au lendemain de la Révolution de juillet 1936 vote a l'unanimité moins une voix des accords contraires au congrès de Mai 1936 .
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede Pierre-Joseph le Mer 6 Jan 2016 13:11

En résumé, la thèse défendue ici est que le courant syndicaliste révolutionnaire français, dont l'influence sur la CGT a souvent été exagéré, s'est divisé en deux au moment de l'éclatement de la CGT, aux lendemains de la révolution russe. Une partie est devenue le courant anarcho-syndicaliste avec Pierre Besnard dans la minuscule CGT-SR, une autre partie est restée dans la CGT-U, pilotée par le parti communiste français, c'est à dire par des gens comme Doriot, propagandiste de la "révolution nationale", qui participera en 41 à la création de la Légion des Volontaires Français, avec laquelle il ira combattre sur le front russe sous l'uniforme SS, surtout en 43-44.

La conclusion que j'en tire, c'est que depuis que la CGT a échappé au courant syndicaliste révolutionnaire français, c'est à dire depuis le début du 20ème siècle, les anarchistes n'ont plus d'outils efficaces pour défendre leurs idées dans le mouvement syndical. Ils n'ont le choix qu'entre des micro-syndicats, s'ils existent là où ils sont, et dont les capacités d'action sont, de toute façon, très limitées ou des syndicats dans lesquels ils devront cohabiter avec des nationalistes (entre autres), faire des compromis avec eux et, au final, trahir leurs idées...

La CGT-SR n'a eu pratiquement aucun rôle pendant la deuxième guerre mondiale. Elle s'est d'ailleurs dissoute après son interdiction en 1939, ce qui se comprend très bien vu la faiblesse de ses effectifs et de ses moyens.
La CGT-U (qui redevient CGT en 36) a, quant à elle, activement collaboré avec les nazis, comme on l'a vu avec Doriot, comme on peut le voir aussi avec Belin, qui devient ministre du travail dans le gouvernement de Pétain de 40 à 42, où il signe la Loi du 3 octobre 1940 portant statut des juifs aux côtés de Philippe Pétain, Pierre Laval et consorts.

Si on compare tout ça à la CNT en Espagne, ou même en France sous l'occupation, au rôle historique qu'elle a été capable de jouer, la conclusion est que le courant syndicaliste révolutionnaire français est un fiasco, depuis le début du XXème en tout cas et que les choses n'ont guère changé.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede Chevalier du Travail le Jeu 7 Jan 2016 09:11

Réduire la CGTU à Doriot et à la collaboration témoigne d'une profonde méconnaissance historique et la volonté de manipuler sans scrupules. C'est une provocation scandaleuse qui m’écœure. Comment peut-on dire que la CGTU a collaboré avec le nazisme, puisqu'elle n'existe plus dès 1936 ? Que dire alors des anarcho-syndicalistes du Syndicat du Bâtiment affilié à la CGT-SR à Lyon dont presque tous les membres actifs se sont révélés par la suite collaborationnistes notoires, membres de la gestapo et de la LVF ? Si la CGTU a collaboré, comment expliquer que les militants et leaders syndicalistes de la Résistance sont d'anciens membres et dirigeants de la CGTU pour la grande majorité ? C'est n'importe quoi d'avoir recours à des raccourcis aussi abjectes et diffamatoires.

L'analyse du CSR sur Jacques Doriot et le PPF: http://syndicaliste.phpnet.org/spip.php?article505
L'analyse du CSR sur la CNT espagnole: http://syndicaliste.phpnet.org/spip.php?article458

Nous sommes au moins d'accord sur une chose Pierre-Joseph: "depuis que la CGT a échappé au courant syndicaliste révolutionnaire français, c'est à dire depuis le début du 20ème siècle, les anarchistes n'ont plus d'outils efficaces pour défendre leurs idées dans le mouvement syndical. Ils n'ont le choix qu'entre des micro-syndicats, s'ils existent là où ils sont, et dont les capacités d'action sont, de toute façon, très limitées ou des syndicats dans lesquels ils devront cohabiter avec des nationalistes (entre autres), faire des compromis avec eux et, au final, trahir leurs idées..."

Dans ce cas revenons aux fondamentaux et partons à la reconquête des outils syndicaux via le syndicalisme révolutionnaire.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Jeu 7 Jan 2016 10:59

Je pense qu'il ne faut pas traiter par dessus la jambe le sujet des rapports du syndicalisme révolutionnaire avec les idéologies totalitaires du vingtième siècle.
Une complicité avec le communisme est avérée, mais aussi avec le fascisme de Mussolini et je crois que les SA nazis ne sont pas sans rapports non plus, et puis les Sorel et les cercle Proudhon et même les tentatives actuelles d'un Ayoub pour pénétrer le syndicalisme révolutionnaire.
C'est la justification de la violence collective qui rassemble les totalitarismes, sous différents prétextes, lutte des classes, luttes des races, luttes nationales....
8-)
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede Pierre-Joseph le Jeu 7 Jan 2016 11:56

Je n'ai pas fait de diffamation, seulement un peu de provocation: je reconnais ne m'être intéressé qu'au côté obscur et donc avoir exagéré la collaboration de la CGTU (redevenue CGT en 1936, comme je l'avais déjà dit). Néanmoins, Doriot était quand-même un des meneurs de cette CGTU, comme le confirme, par exemple, Maurice Joyeux dans ses mémoires: "je fis la connaissance des principaux membres de l'organisation syndicale : Hénaff, Frachon, Raynaud et quelques autres dont j'ai oublié les noms. Ceux-là cumulaient leurs responsabilités à la C.G.T.U. avec celles que leur avait confiées le Parti Communiste. Les autres : Thorez, Marty, Doriot, Duclos qui, plus ou moins ouvertement, jouaient un rôle capital dans l'orientation de la C.G.T.U. avaient leur bureau rue Lafayette au siège du Parti."
Les autres personnages cités, Hénaff, Frachon, Raynaud ont été des résistants. Pour Thorez et Marty, c'est moins clair, surtout à l'époque du pacte germano-soviétique... De là à en faire des collabos, ce serait un petit peu exagéré... Mais pour Doriot, c'est indiscutable!
Pour ce qui est du Syndicat du Bâtiment affilié à la CGT-SR à Lyon dont presque tous les membres actifs se sont révélés par la suite collaborationnistes notoires, membres de la gestapo et de la LVF, il faudrait donner des sources car je ne connais pas cette histoire.

Enfin, si l'on est d'accord que les anarchistes n'ont plus d'outils efficaces dans le mouvement syndical depuis le début du XXème, on peut certes s'obstiner et continuer à se dire qu'il faut reconstruire ces outils sans jamais y réussir... C'est le mythe de Sisyphe... On peut aussi se dire que le syndicalisme a vécu et qu'il y a peut-être d'autres idées à explorer pour construire une force révolutionnaire.

C'est pas sans raisons, que j'ai exagéré la collaboration de la CGT en 40, mais parce qu'elle a collaboré en 68 et dans tous les mouvements sociaux, toutes les grèves, tous les "accords tripartites" depuis. Et aujourd'hui, je ne comprends pas comment un anarchiste peut être séduit par une telle organisation, ni ce qu'il pourrait aller y faire, à part du saccage.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede René le Jeu 7 Jan 2016 19:13

Pierre-Joseph dit que « le mouvement syndicaliste révolutionnaire s'est divisé en deux au moment de l'éclatement de la CGT, aux lendemains de la révolution russe. Une partie est devenue le courant anarcho-syndicaliste avec Pierre Besnard dans la minuscule CGT-SR, une autre partie est restée dans la CGT-U, pilotée par le parti communiste français… »

Personne ne peut nier que le mouvement syndicaliste révolutionnaire s’est coupé en deux au moment de la révolution russe. C’est un fait. D’ailleurs tous les syndicalistes révolutionnaires ne sont pas passés à la CGTU. Monatte est resté à la CGT, il n’a jamais fait partie de la CGTU, bien qu’il ne se soit pas privé de donner son opinion sur les orientation qu’elle devait adopter. (En fait Monatte est resté à la CGT parce son syndicat n’avait pas scissionné et qu’il avait besoin de bouffer, le syndicat dont il était adhérent pratiquant le contrôle syndical de l’embauche. A quoi tiennent les choses…) Beaucoup d’anarchistes sont restés à la CGT, d’ailleurs. On ignore également que la plupart des anarchistes n’approuvaient pas la création de la CGT-SR, qu’ils appelaient la « CGT-Sans Rien ».
Comme la plupart des « compagnons de route » du communisme, Monatte était naïf et croyait vraiment que les communistes allaient respecter l’indépendance syndicale. Après avoir donné la caution du mouvement syndicaliste révolutionnaire aux communistes russes, il s’est fait virer dès qu’il fut devenu inutile.
Quoi qu’il en soit, on ne peut évacuer le problème de fond qui se posait alors : devait-on, oui ou non, soutenir l’adhésion de la CGTU à l’Internationale syndicale rouge, un appendice de l’Internationale communiste, ce qui était une façon de cautionner le régime de répression mis en place en Russie ? A cette époque-là, les militants savaient très bien ce qui se passait en Russie.
Je pense qu’il n’était pas possible de soutenir l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge. C’est sur cette question que le mouvement syndicaliste révolutionnaire s’est fracturé. C’est d’autant plus dommage que s’il n’y avait pas eu cette fracture, le mouvement syndicaliste révolutionnaire aurait été majoritaire.
Aujourd’hui, pour éviter de répondre à cette question, certains disent que l’Internationale syndicale rouge était « indépendante » de l’Internationale communiste et qu’elle aurait pu constituer une force syndicaliste révolutionnaire capable de contrebalancer l’influence du p[align=]arti communiste russe. Là, on est en plein rêve ! L’ISR a été fondée par les Russes, elle avait son siège en Russie et était financée par les Russes ! Il faut être sérieux…

Pierre-Joseph met un signe « égal » entre la CGT, la CGTU et « des gens comme Doriot, propagandiste de la "révolution nationale", qui participera en 41 à la création de la Légion des Volontaires Français, avec laquelle il ira combattre sur le front russe sous l'uniforme SS, surtout en 43-44. » Voilà un propos scandaleux, auquel il est tout à fait inutile de répondre, parce que je pense qu’il ne s’agit là que d’une provocation.
L’amalgame Parti communiste-Doriot-SS-lois antijuives est tellement grossier que je ne répondrai pas. Je ne vois pas ce que cela a à voir avec le débat. Sur ce point je suis parfaitement d’accord avec « Chevalier du travail » : la méthode de Pierre-Joseph est inadmissible.
Le problème est que « Chevalier du travail » use avec la CGT-SR des mêmes méthodes que Pierre-Joseph avec la CGTU. J’y reviendrai.

Dire que « la CGT a échappé au courant syndicaliste révolutionnaire français » n’est pas une formulation correcte. Je dirais plutôt qu’à un moment le prolétariat français a cessé de se reconnaître dans le syndicalisme révolutionnaire (et c’est encore le cas aujourd’hui), et que les syndicalistes révolutionnaires qui ont pris l’initiative de briser l’unité de leur courant en soutenant le régime soviétique y sont pour beaucoup. Cependant, je ne pense pas que cela aurait changé grand-chose sur le long terme, et même sur le moyen terme. Des évolutions en profondeur étaient en cours dans la société française, et sur le plan international : pourtant, un courant syndicaliste révolutionnaire uni aurait pu permettre de sauver les meubles. En donnant la caution du syndicalisme révolutionnaire au régime soviétique, Monatte et ses amis n’ont pas sauvé les meubles, ils les ont brûlés.
Il est certain que cette fracture du mouvement syndicaliste révolutionnaire en France a grandement facilité la pénétration du Parti communiste dans la CGT. Il faudrait se demander : pourquoi les communistes n’ont-ils pas réussi à prendre le contrôle de la CNT espagnole ? En répondant à cette question on aura une partie de la réponse à l’autre question : pourquoi la faillite du mouvement syndicaliste révolutionnaire en France ?

Il est vrai que « la CGT-SR n'a eu pratiquement aucun rôle pendant la deuxième guerre mondiale ». Elle a été interdite par le régime de Vichy en 1939. La CGT-SR a eu un pic de 15 000 adhérents et une moyenne de 4-5 000. Je tiens l’information de son trésorier, Julien Toublet, que j’ai bien connu (à ne pas confondre avec son fils, Jacky). Elle a cependant été très active et a joué un rôle important dans le soutien aux camarades espagnols pendant la guerre civile. Il est certain que s’il y avait eu 150 000 adhérents cela aurait été mieux...
La CGT-SR a été dissoute pendant la guerre : et alors ? à te lire, Pierre-Joseph, j’ai l’impression que tu le lui reproches.

Je disais que le « Chevalier du travail » usait avec la CGT-SR des mêmes arguments que Pierre-Joseph avec la CGT et la CGTU.
Il se trouve que la seule source disponible concernant la CGT-SR de Lyon est le livre de Claire Auzias : Mémoires libertaires, Lyon 1919-1939 (L’Harmattan, 1993). Donc, le « Chevalier du travail » a forcément puisé là-dedans, ce qui va nous permettre de mesurer le degré de falsification qu’il apporte aux faits.
J’ai fait part à Claire Auzias des remarques de « Chevalier du Travail », et elle a été scandalisée. « Massivement les militants ont été arrêtés et assignés à résidence », dit-elle dans son livre (p. 121). D’autres ont collaboré : une dizaine, me dit-elle. Sur les 2 500 inscrits, on ne peut pas vraiment dire que «presque tous les membres actifs se sont révélés par la suite collaborationnistes notoires», comme le dit « Chevalier du Travail »!
Ces collaborateurs furent rejetés par leurs camarades. « Tu vas te faire fusiller, tu tournes avec la Gestapo ; je ne te connais plus, tu changeras de trottoir désormais », dit Marius Chabany (co-fondateur de a CGT-SR) à l’un de ces collaborateurs. De fait, m’a dit Auzias, peu d’entre eux survivront à la guerre : leurs anciens camarades s’occuperont d’eux.

Auzias poursuit :
« On comptait environ 4 000 manifestants dans les cortèges syndicaux des Premiers Mai à Lyon entre les deux guerres, et on comptait environ 2500 inscrits adhérents. » (…) « Et tout ceci ramène à une conclusion: ce sont quelques recrues de la CGTSR-SUB qui ont collaboré, pas davantage. Les autres se sont planqués, pour survivre, et d'autres sont entrés dans la résistance tels Paul Massoubre responsable de la CGTSR-Métallos de Lyon, et beaucoup d'autres. » (Claire Auzias.)


On est donc très loin du passage massif de la CGT-SR de Lyon à la collaboration, comme le laisse perfidement entendre « Chevalier du Travail ». De tels procédés sont absolument écœurants, mais parfaitement significatifs ; ils me font penser à la méthode argumentative du Courant syndicaliste révolutionnaire: on prend un aspect marginal d’un événement, un bout de citation, et on les déforme (sans donner les sources, évidemment) de telle façon qu’ils en deviennent méconnaissables. Claire Auzias a examiné minutieusement l’histoire de la CGT-SR de Lyon ; elle a découvert des choses fort désagréables mais elle n’a pas hésité à les révéler par souci de vérité historique — un souci que ne partage pas « Chevalier du Travail », de toute évidence.

C’est à gerber.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede Pierre-Joseph le Ven 8 Jan 2016 09:00

Je ne reproche rien à la CGTSR, si ce n'est d'être restée trop petite pour devenir une véritable organisation révolutionnaire.
Je disais au contraire que je comprenais très bien leur décision de se dissoudre : il ne faut pas présumer de ses forces, il est clair qu'ils ne faisaient pas le poids! Ils n'avaient pas les moyens de tenir tête à l'Etat français et à la gestapo et de faire le choix des armes comme la CNT en 36.
La CGT, quant à elle, a fait le choix de tenter de négocier une existence légale avec Pétain. C'était la ligne de Thorez et Marty tant qu'a tenu le pacte germano-soviétique, ce qui a ouvert la voie à la collaboration et certains cégétistes (et non des moindres) sont allés beaucoup plus loin.
Je ne reproche rien à personne mais je constate que, comparé à ce qui s'est passé en Espagne, le syndicalisme révolutionnaire en France a été (et est toujours) un fiasco.
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Re: Le CSR est-il anti anarchiste?

Messagede frigouret le Ven 8 Jan 2016 10:25

C'est marrant que personne ne relève quand j'évoque l'origine syndicaliste révolutionnaire du fascisme de Mussolini.
8-)
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