LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

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LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

Messagede Protesta le Ven 11 Avr 2014 19:35

LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME



Le sentiment et l’idée de chaos qui, aujourd’hui, prédominent font suite à une perte de repères dans tous les domaines. Au niveau social, nous assistons à l’éclosion de différents courants plutôt ordinaires ou insolites suivant le cas.

Les identités anciennes, à vocation plutôt politique ou impériale, comme les nationalismes et les religions, côtoient, sous de nouveaux habits, de nouvelles identités, plus prosaïques et déroutantes, comme les tendances queer, gay, trans, skin, punk ou antispéciste, etc. C’est par une idéologie hyperindividualiste que s’affirment toutes ces identités multiples. Elles sont le reflet du postmodernisme. Le point de départ est le modernisme dont le préfixe « post » évacue toute autre référence.

Le modernisme étant ce qui est toujours à venir, on comprend facilement que l’on puisse rattacher la théorie dite de la fin de l’histoire au postmodernisme. C’est parce que ce dernier ne s’auto-situe pas que nous nous devons de le situer et le dénoncer. Il faut, avant toute chose, garder à l’esprit la confusion qui existe entre modernité et libéralisme qui pèse sur l’idéal de la modernité, ramenée au développement industriel et capitaliste.

Le postmodernisme s’oppose au modernisme en réorientant, non le capitalisme, mais la société du capitalisme dans son ensemble, en la détournant des aspirations d’émancipation de la modernité. Fondamentalement, l’esprit capitaliste demeure, se perfectionne, car il intègre des thèmes qui, au départ, lui sont étrangers, voire hostiles. En effet, il aspire à devenir total.

Mais, il faut, d’abord et logiquement, définir ou rappeler ce qu’est le modernisme que l’on confond, à tort, et de manière pas du tout innocente, avec l’histoire du capitalisme. Le modernisme est une conception de la société qui s’impose à partir de la fin du XVIII° siècle. Il développe la conception de la liberté individuelle, de l’humain comme sujet pensant, tout en cohabitant avec le développement capitaliste de l’industrie, l’affirmation de l’État centralisé. Le modernisme, voit dans le développement technique et scientifique, une façon de suppléer aux insuffisances de l’Homme (maladie, handicap, santé, bien-être, ...) et la technique devient synonyme d’efficacité. Avec le développement de celle-ci, on assiste, aussi, à la mise en spectacle du monde [1]. C’est l’époque industrielle, marquée par la concentration des moyens de production dans les États impérialistes. Elle met, avec la guerre 1914-1918, un terme définitif à l’époque classique qui était basée sur l’absolutisme religieux. Malgré les atrocités de cette période de guerre et d’industrialisation capitaliste à outrance, les affirmations centrales du modernisme, l’universalisme, l’affirmation de l’Humanité et le rejet de la guerre représentent l’antithèse du capitalisme. La confusion des deux, et l’inculture historique, permettront aux pomos [2] d’enfourcher ce cheval de bataille dans leurs homélies.

Le discours de la modernité reste une cohérence et un langage où l’individu est pensé, représenté comme sujet pensant et indépendant. C’est la rationalisation de l’action (méthode, logique, dialectique, buts). La référence au rationnel, à la raison, est omniprésente. Cela s’accompagne d’une éthique des comportements qui se traduit par la libération de l’individu, et c’est au sein de la société qu’a lieu cette libération du corps, de l’esprit et des idées ainsi que leur expression avec les limites que l’on connaît.

Les femmes y tiennent une place importante et le féminisme combat l’exploitation en se battant contre toute forme de déterminisme lié au sexe. En parallèle, une exigence de responsabilité impose d’assumer choix et erreurs propres à un monde incertain, mais opposé par principe à l’absolutisme et à la pétrification.

La légitimation de cette libération est pensée comme objective, donc, non exclusive d’un groupe particulier. Ceci caractérise, très brièvement, les XIX° et XX° siècles (sur le plan idéologique).

En s’opposant au modernisme, le pomo remet en cause son bien-fondé. Le postmodernisme se présente comme un ensemble de recherches qui prétend ne véhiculer aucune idéologie particulière ; il se veut purement pragmatique, neutre et objectif.

La réalité n’existerait que par le narratif

Mais, il pose, cependant, un postulat, ce qui le rend, tout de suite, moins neutre. Il part du principe que la réalité n’existe que par le narratif, c’est-à-dire par le discours qui, seul, ferait la réalité. Par la langue et le vocabulaire, cette construction de la réalité ne serait qu’une affaire d’interprétation, et l’imaginaire seul lui donnerait forme. Il y a, là, une négation flagrante de la vérité des faits et l’attestation d’un vrai discours de propagande. L’imposture consiste à inverser le processus et à s’ingénier à déconstruire le discours afin de redéfinir artificiellement tous les champs de la réalité. Il détourne puis retourne le langage à son profit et ses objets d’étude n’ont d’autre but que l’étude pour elle-même. Le postmodernisme, même s’il est plus une affaire de procédé que de fond, est un vrai projet politique. Surtout quand on sait que la forme n’est que le fond qui remonte à la surface [3].

La modernité aurait été traversée par des meta-récits (Histoire, libéralisme, socialisme, ...) portés par des récits. Le pomo ramène ces mythes mobilisateurs sur le même plan que le simple récit (économie, gestion, histoire personnelle, ...). Pendant longtemps, on se serait trompé en croyant que l’un portait l’autre, ou l’inverse. Le pomo énonce, alors, que le savoir serait lié à la fonction, au domaine ; qu’il serait local et, donc, jamais global. En même temps, il se défend de, lui-même, construire de nouveaux mythes. Il ne se baserait sur aucune référence spécifique tout en affirmant qu’aucun principe n’est transcendant, et qu’il n’y aurait pas d’universalisme, mais un ensemble de communautés différentes fonctionnant selon des normes propres.

Ici, apparaît l’idée de relativisme, idée qui va servir à falsifier l’Histoire en instrumentalisant l’Universalisme pour le confondre avec le colonialisme, l’impérialisme et la barbarie. C’est en combinant confusions et affirmations systématiques et répétées qu’il réussit à imposer les thèses les plus réactionnaires. Les motifs de la révolte cèdent alors la place à la défense de la victime et, par exemple, la lutte anticléricale, auparavant à la pointe de l’émancipation, est remplacée par la défense d’une prétendue liberté religieuse, vidant au passage le mot « Liberté » de sa substance. L’adhésion de l’ensemble de la gauche et d’une bonne partie de l’extrême-gauche à ces thèses prétendument progressistes signe l’une des victoires les plus significatives des pomos.

Le pomo s’attaque aux meta-récits, et pour les déconstruire, il fait usage de la communication, formelle et informelle, en usant de faux-semblants, de séduction, de ruse, de prétextes, de mensonges afin de parasiter et déligitimer tout discours qui ne lui convient pas. Il parlera de « politiquement correct », comme de « précarité » au lieu de misère, de « plan social » au lieu de plan de licenciements, « d’écologie » (comme un soin, une atténuation) au lieu d’une politique de la nature, etc.

Si la modernité était liée à la représentation d’une majorité, le pomo promeut la notion d’une multiplicité de minorités, évacuant, de facto, toute idée d’ensemble. Or, l’idée de minorité est une idée impériale. L’empire romain régnait sur un ensemble de minorités ; Napoléon voulait régner sur un empire fait de petits Etats. L’Union Européenne, elle-même, est un empire sans empereur et ce n’est pas pour rien qu’elle exacerbe et finance grassement les régionalismes.

Pour le pomo, les idées ont un caractère relatif, et dès lors, même si on les tient pour vraies, on ne se bat plus pour les instaurer. Les idées, elles-mêmes, assimilent à des identités, tout comme une population victime n’aura d’existence que par sa condition de victime, uniquement. Il emprunte un élément pour en faire une identité qui réduit et résume l’individu à une posture. De cette façon, il évite toute forme d’engagement subversif. Il y remplace la raison par l’affectif.

Appartenir a une communauté plutôt que changer le monde

Les pratiques postmodernes diffèrent des pratiques capitalistes de l’époque moderne. Ces dernières déclinent un management basé sur l’autorité et le contrôle de l’individu par la hiérarchie en opposition à l’idéal réel de la modernité issu des lumières. Le pomo, lui, décline le management dans l’adhésion, la complicité des gens, une espèce de consensus, et prétend leur faire trouver un sens à la vie dans le travail (en tant qu’activité) ; il produit du consentement. Cela lui permet de se donner des airs progressistes. Le but pour les gens est, alors, d’appartenir à une communauté, de se faire accepter, plutôt que d’aspirer à construire autre chose. Mais cette adhésion est pathogène puisqu’elle produit de l’exclusion en cultivant compétition, performance et élitisme. L’idée, ici, c’est la construction d’une identité par « un » travail, mais une identité non liée à la condition ouvrière ou sociale, et toujours marginale.

En définitive, le postmodernisme accentue l’asservissement et les buts du capitalisme lequel, passé sous silence, est dissimulé dans une prétendue démocratie de toute façon rendue, elle-même, au stade d’un marché politique. Pour cela, le postmodernisme cherche, sans cesse, à faire émerger quelque chose de nouveau qui puisse le rendre crédible et légitime. De ce fait, il accompagne toutes les initiatives, même les plus futiles, tant qu’elles ne remettent pas en cause les fondements du capitalisme. Il envisage et exige, au nom de la démocratie et de la liberté, d’accorder un statut à des attitudes sociales inconsistantes, narcissiques, fétichistes ou excentriques. Il justifie cela par le sens que cela aurait pour l’individu, et tente, par ce biais, de légitimer un hyper-individualisme.

Le pomo récuse, également, la neutralité qui, selon lui, entraverait la perception de l’objet. La sympathie, l’affectif, seraient le seul moyen de le connaître. Il considère comme un vrai problème la distance à cet objet et cela implique clairement un rejet de toute démarche rationnelle visant à prendre du recul, notamment, l’analyse politique de la société et de ce qui s’y déroule. Il ne propose rien, aucun changement, mais il critique tout, tout en cherchant à discréditer le sens et l’esprit critique. Sa critique n’est pas argumentée ; elle est un travail de sape méthodique, systématique, péremptoire et contingent. Sa démarche partisane est jésuitique et prétend faire entendre la voix des minorités pour mieux étouffer toute voix discordante. Il fait l’apologie de la sympathie, de la convivialité ; en mélangeant la polémique et l’ambiguïté, il accompagne un discours au caractère diffamatoire mais s’affichant comme progressiste.

C’est dans cette logique que le pomo dénonce la collusion des sciences avec le néolibéralisme, et fonde sa critique des sciences, de l’esprit et de la méthode scientifiques, en affirmant qu’elles sont à l’origine des conséquences du néo-libéralisme. Le pomo est un vrai réactionnaire.

Le postmodernisme est une autre phase du capitalisme, une radicalisation de celui-ci, sa consécration totalitaire. Tout ce qui défie les institutions, le système, est soit mis à la marge, soit, de préférence, intégré et instrumentalisé.

La modernité avait connu des mouvements sociaux (les mouvements ouvriers) ; mais la radicalisation et les conséquences totalitaires du système capitaliste entraînent une multiplication et une parcellarisation, non seulement au sein du mouvement purement ouvrier, mais au sein de la société en différents mouvements ; écologistes, pacifistes, ou défendant la liberté d’expression.

Le modernisme du capital représentait une société de la confiance et du risque, et le pomo garde ces critères comme références. Le risque n’a jamais été aussi tangible, la confiance jamais autant exigée. La société actuelle est tellement une société du risque, qu’elle affiche, comme pour l’exorciser, le « principe de précaution » (inscrit dans la constitution française) et qu’elle ne semble pas pouvoir aller plus loin ; d’où la notion d’horizon indépassable. Mais, risque ne veut pas dire inéluctable, et, donc, l’espoir est savamment entretenu. Le postmodernisme, est une reprise en main de la société que gouverne le capitalisme, de sa trajectoire, de sa dynamique. C’est, aussi, un concept auto-critique du modernisme, mais un concept vide, car, a priori, sans référence empirique.

C’est à cette fin qu’émerge un capitalisme réticulaire et expansif s’appuyant, de plus en plus, sur la souplesse de réseaux plus ou moins informels de type associatif, caritatif, ONG, mafieux, etc., pour pallier aux carences des institutions traditionnellement chargées de la gestion sociale, sans, cependant, les abandonner. C’est une réorganisation et le but de cette proximité est clair : c’est la réactivité. Il est devenu une vaste entreprise de communication, de propagande, de parasitage, de division, pour toujours plus d’exploitation. Cela signifie que le capitalisme cherche sa propre solution dans cette entreprise. De ce fait, il pousse la parodie et le mimétisme jusqu’à intégrer la lutte contre le capitalisme comme une de ses composantes à part entière. Le postmodernisme est le nouvel esprit du capitalisme et le pomo qui participe à la réorganisation de la société y arrive par la fausse critique, par la fragmentation, par la déconstruction du collectif, de ce qui est uni. Il remplace le discours par un dialogue intéressé. Mais en fin de compte, le postmodernisme n’est qu’une nouvelle façon, globale, pour le capitalisme de se concevoir.

[1] Guy Debord «  La société du spectacle  »

[2] Pomo  : l’individu, le «  penseur  » postmoderne.

[3] Citation habituellement attribuée à Victor Hugo.



http://www.cntaittoulouse.lautre.net/sp ... article672
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Re: LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

Messagede Lehning le Sam 12 Avr 2014 03:08

Bonsoir !

Que penser du coup du post-modernisme libertaire ?
Nouvelles théories anarchistes voulant renouveler l'anarchisme XIX° siècle ?
Ou simple tarte à la crème soit-disant novatrice ?

Je me pose la question.

Salutations Anarchistes !
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Re: LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

Messagede JPD le Sam 12 Avr 2014 09:27

A paraitre en mai 2013 aux Editions Acratie

E. Colombo

une controverse
des temps modernes,
la postmodernité



En opposition avec l’homme moderne qui se révolte contre la tyrannie, contre Dieu, contre la sainte croyance de ses pères, nous avons l’homme postmoderne : un sujet assujetti, dépendant d’une « machinerie de pouvoir qui le fouille, le désarticule et le récompense » (Foucault), « formé dans la soumission », « constitué dans la subordination », habité par « une passion primaire pour la dépendance » (Judith Butler), sans projet révolutionnaire sous prétexte qu’il serait totalitaire, sans identité parce qu’elle n’existe pas, avec ses valeurs pour soi, isolé dans un monde virtuel, essayant d’approfondir sa subjectivité radicale (mais impuissante), entouré d’un monde réel où règnent le profit, la force politique, les armées, l’exploitation de plus en plus effrénée. Si l’on suivait les propositions postmodernes, sur quoi compterions-nous aujourd’hui pour avancer vers l’émancipation sociale ?
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Re: LE POSTMODERNISME, NOUVEL ÂGE DE L’OBSCURANTISME

Messagede vroum le Sam 6 Oct 2018 07:56

Deux articles du Monde et de Marianne : quand la rigueur scientifique cède à l'idéologie, c'est toute la communauté des chercheurs qui paie pour quelques obscurantistes post-modernistes qui tentent d'imposer leurs idées réactionnaires comme une vérité démontrée

« Culture du viol chez les chiens » : un canular trompe des revues scientifiques américaines
Reprenant les codes des « études de genre », trois Américains sont parvenus à faire publier des articles totalement farfelus dans les revues les plus en vue du domaine.

LE MONDE | 04.10.2018 à 17h04 • Mis à jour le 05.10.2018 à 10h52 | Par Pierre Barthélémy

Peter Boghossian et James Lindsay sont de petits farceurs. En 2017, ces deux Américains – le premier enseigne la philosophie à l’université d’Etat de Portland (Oregon), le second, titulaire d’un doctorat en mathématiques, est essayiste – avaient piégé la revue Cogent Social Sciences en lui faisant publier une pseudo-étude tendant à montrer que le pénis ne devait pas être considéré comme l’organe masculin de la reproduction mais comme une construction sociale.

Au fil de cet article, que ses auteurs décrivirent ensuite comme « un papier de 3 000 mots d’inepties totales se faisant passer pour de l’érudition universitaire », on caricaturait certaines études de genre en expliquant notamment que le pénis était la source d’une culture du viol, y compris du viol de la nature, et donc en partie responsable du réchauffement climatique…

Ce canular, assez facile car dirigé contre une revue de peu d’envergure, a donné des idées à Peter Boghossian et James Lindsay, qui ont décidé de pousser la farce un cran plus loin, avec l’aide d’Helen Pluckrose, la rédactrice en chef d’Areo. Cette revue en ligne a publié, mardi 2 octobre, un long article signé des trois comparses expliquant comment, depuis un an, ils étaient passés, avec un certain succès, à la phase industrielle du canular en sciences humaines et sociales, rédigeant vingt études bidon en l’espace de dix mois et les soumettant à des revues plus réputées que Cogent Social Sciences.

Les journaux ciblés publient essentiellement des travaux sur les questions du genre, de la sexualité, de l’identité ou de l’origine ethnique, un champ d’étude que Boghossian, Lindsay et Pluckrose estiment « corrompu », au sens où l’idéologie y aurait pris le pas sur la recherche de la vérité. Selon ce trio, ces disciplines sont gangrenées par une culture du « grief », c’est-à-dire une obsession à attribuer les discriminations dont souffrent certaines personnes (en raison de leur sexe, de la couleur de leur peau ou de leur orientation sexuelle) aux machinations d’un groupe dominant – les hommes blancs hétérosexuels, pour schématiser.

Les trois auteurs se sont donc glissés dans le moule qu’ils critiquent, s’imprégnant des notions, du vocabulaire et des codes de ces « études de grief » et flattant « les préconceptions idéologiques des éditeurs », comme l’écrivait le physicien Alan Sokal après son retentissant canular de 1996.

Seules six études rejetées

Le bilan de l’expérience est à la fois édifiant et inquiétant. Sur les vingt études en question, seulement six ont été rejetées. Sept autres ont été acceptées pour publication – quatre d’entre elles sont effectivement parues et trois autres étaient sur le point de l’être quand les auteurs sont sortis du bois –, et les sept dernières étaient en cours de révision/correction.

Les articles publiés flirtent souvent avec le grotesque. L’un d’eux met ainsi en scène une chercheuse inventée étudiant, dans les parcs canins, la culture du viol chez les chiens et se demandant s’il est possible de réduire les tendances aux agressions sexuelles des hommes en les dressant comme on dresse leurs compagnons à quatre pattes. L’étude a été publiée par Gender, Place & Culture et l’un de ses relecteurs a écrit à son sujet : « C’est un papier merveilleux, incroyablement novateur, riche en analyses et extrêmement bien écrit et organisé », etc.

Autre exemple, une étude parue dans Sexuality & Culture, qui encourage les hommes hétérosexuels à s’introduire des godemichés dans l’anus pour faire baisser leur homophobie… Un des reviewers s’est enthousiasmé pour ce « travail », assurant qu’il s’agissait d’« une contribution incroyablement riche et passionnante à l’étude de la sexualité et de la culture, et en particulier l’intersection entre masculinité et analité ». Sic.

« Nous n’aurions pas dû pouvoir publier l’un de ces si mauvais articles dans un journal, encore moins sept », écrivent Boghossian, Lindsay et Pluckrose, qui soulignent à quel point le sacro-saint système de relecture par les pairs est inopérant dans ce domaine. Ils révèlent d’ailleurs avoir été sollicités à quatre reprises pour relire et évaluer les articles de véritables chercheurs. Ils ont décliné de le faire pour des raisons éthiques. Le compte rendu de leur canular dans Areo se termine par un appel « aux plus grandes universités à commencer un examen méticuleux de ces domaines d’étude (…) de façon à séparer les spécialistes et les disciplines qui produisent du savoir de ceux qui produisent du sophisme constructiviste ». Bref à renouer avec la méthode scientifique.

Reste à savoir quel impact réel ces révélations auront dans le monde universitaire. Sociologue au CNRS et lui-même coauteur d’un canular en 2015, Arnaud Saint-Martin s’avoue « partagé » quant au travail des trois Américains. « On sait qu’un certain nombre de disciplines sont infectées par du “bullshit”, dit-il. Ce qu’ils ont fait est très construit, avec une méthodologie où l’on teste un certain nombre de choses avec joie. Mais on peut se demander qui est l’adversaire, s’il est si puissant, si présent que cela. Ils ne donnent pas de noms, pas de départements universitaires, pas de colloques-phares… »

Autre interrogation : l’affaire ne risque-t-elle pas d’avoir des effets délétères sur les chercheurs qui travaillent sérieusement sur les discriminations ? « Il existe un anti-intellectualisme rampant aux Etats-Unis, et cela peut donner des arguments béton à l’“alt-right” », analyse Arnaud Saint-Martin. Quand on ose ce genre de canular pour redonner une santé à la science, on risque aussi d’aider ceux qui la combattent.



"De la culture du viol chez les chiens" : l'incroyable canular qui a piégé la sociologie américaine
Par Hadrien Mathoux publié dans Marianne
Publié le 04/10/2018 à 11:30

Des chercheurs ont réussi à faire publier dans plusieurs revues de référence aux Etats-Unis des essais aux thèses absolument délirantes, prônant par exemple le développement de l'usage anal de sex-toys chez les hommes pour lutter contre la transphobie et faire progresser le féminisme.

Quand un homme se masturbe en pensant à une femme sans lui avoir demandé son consentement, c'est une agression sexuelle. Il existe une culture systémique du viol chez les chiens. L'astronomie est une science sexiste et pro-occidentale qui doit être remplacée par une astrologie indigène et queer. Ces thèses vous semblent loufoques, invraisemblables ? Elles le sont. Elles ont néanmoins été considérées avec le plus grand sérieux, et parfois même publiées, par des revues académiques de premier plan aux Etats-Unis, victimes de l'un des canulars universitaires les plus ambitieux jamais mis en œuvre…

Helen Pluckrose, James Lindsay et Peter Boghossian sont trois chercheurs américains, persuadés que quelque chose cloche dans certains secteurs du monde académique outre-Atlantique. "Le savoir basé de moins en moins sur le fait de trouver la vérité et de plus en plus sur le fait de s'occuper de certaines 'complaintes' est devenu établi, presque totalement dominant, au sein de [certains champs des sciences sociales]", écrivent-ils dans le magazine Areo, et les chercheurs brutalisent de plus en plus les étudiants, les administrateurs et les autres départements qui n'adhèrent pas à leur vision du monde". Se désolant de ce tournant idéologique en cours dans les facs américaines, notre trio d'universitaires établit une liste des disciplines les plus gravement touchées : il s'agit des matières communément regroupées dans l'enseignement supérieur américain sous le terme de "cultural studies" ou "identity studies", "enracinées dans la branche 'postmoderne' de la théorie qui a émergé à la fin des années soixante". On y trouve donc les fameuses "gender studies", les "queer studies" mais également la "critical race theory", les "fat studies" (sic) ou des pans entiers de la sociologie critique. Le point commun de ces branches universitaires, requalifiées en "grievance studies" (qu'on pourrait traduire par "études plaintives") ? D'après les trois chercheurs, elles produisent des travaux très souvent "corrompus" par l'idéologie, qui renoncent à toute honnêteté intellectuelle dès lors qu'il s'agit de dénoncer les oppressions de toutes sortes : sexistes, raciales, post-coloniales, homophobes, transphobes, grossophobes…

Recette des faux articles : "une bêtise considérable"

Pour prouver leur diagnostic, Pluckrose, Lindsay et Boghossian ont fait un pari simple… et drôle : pousser, dans des articles fantaisistes, la doxa qu'ils pointent dans ses retranchements les plus absurdes et voir si ces papiers seraient acceptés pour publication dans de très sérieuses revues scientifiques. Ils ont donc passé dix mois à écrire de faux "papers", un format universitaire anglo-saxon qu'on peut comparer au mémoire français. Recette commune de ces essais : "Des statistiques totalement invraisemblables, des assomptions non prouvées par les données, des analyses qualitatives idéologiquement biaisées, une éthique suspecte (...), une bêtise considérable".

Les chercheurs ont ensuite systématiquement envoyé leurs travaux bidons aux "journaux de référence dans les champs universitaires concernés". Après quasiment un an de bombardement de canulars, les trois audacieux ont été forcés d'arrêter leur expérience car un de leurs textes commençait à connaître un important écho dans la presse. Mais les 20 papers écrits ont suffi à valider la pertinence de leur thèse : pas moins de sept d'entre eux ont en effet été validés par les revues universitaires, dont quatre publiés. Sept autres sont encore en cours d'examen et seulement six ont été refusés sans ambiguïté par les universitaires chargés de les évaluer. Par quatre fois, les facétieux compères ont même été invités à eux-mêmes examiner le travail de "pairs" en récompense… de leur "savoir exemplaire".

Réactions humaines à la culture du viol et performativité queer au sein des parcs à chiens de Portland, Oregon.
Un des sujets acceptés par une revue scientifique


Lorsqu'on examine le contenu de ces faux mémoires, on peine pourtant à croire que leur absurdité n'ait pas sauté à la figure des chercheurs chargés de les examiner. Dans un article intitulé "Passer par la porte de derrière : défier l'homo-hystérie masculine et la transphobie à travers l'usage de sex-toys pénétratifs", les chercheurs expliquent que si les hommes utilisent rarement des sex-toys pour "s'auto-pénétrer par voie anale", c'est parce qu'ils ont peur d'être pris pour des homosexuels ou par hostilité aux transsexuels. Conclusion : encourager cette pratique engendrerait, à coup sûr, une baisse de la transphobie et un progrès de valeurs féministes. Délirant ? Le texte a été publié dans la revue Sexuality and Culture, et qualifié de "contribution incroyablement riche et excitante à l'étude de la sexualité et de la culture" par un universitaire chargé de l'analyser.

Une de leurs inventions croquignolesques a même rencontré un réel triomphe académique : dans "Réactions humaines à la culture du viol et performativité queer au sein des parcs à chiens de Portland, Oregon", nos chercheurs soutiennent qu'il existe "une rampante culture du viol canine" et qu'une "oppression systémique" frappe certaines races de chiens. Un mémoire qualifié "d'incroyablement innovant, riche en analyse, extrêmement bien écrit et organisé" par la revue Gender, Place, and Culture, qui lui a fait une place dans ses prestigieuses colonnes… et l'a même intégrée parmi ses 12 meilleures publications de l'année 2018 ! La chercheuse Helen Wilson, auteure de ce travail volontairement absurde, expliquant sa méthode de travail, y écrivait avoir "délicatement inspecté les parties génitales d'un peu moins de 10.000 chiens tout en interrogeant leurs propriétaires sur leur sexualité", mais également avoir "constaté un viol de chien par heure au parc à chiens urbain de Portland" ! Pas de quoi faire lever un sourcil aux universitaires chargés de valider son article pour publication dans une revue "de référence"…

D'autres mémoires-hoax n'ont pas eu le temps d'être publiés avant que le canular soit finalement rendu public. Mais ils ont été quasiment intégralement validés par les revues auxquelles ils ont été présentés, avec des modifications mineures. On y trouve des thèses toujours aussi comiques : "L'Intelligence artificielle est intrinsèquement dangereuse car elle est programmée avec des données masculinistes, impérialistes et rationalistes". Ou encore : "L'astronomie est et sera toujours intrinsèquement sexiste et occidentale, ce biais masculiniste et occidental peut être corrigé en incluant une astrologie féministe, queer et indigène (par exemple, des horoscopes) à la science astronomique".
"Les éducateurs devraient discriminer selon l'identité et calculer le statut de leurs étudiants en fonction de leurs privilèges"

Et même : "Les éducateurs devraient discriminer selon l'identité et calculer le statut de leurs étudiants en fonction de leurs privilèges (...), pénalisant les plus privilégiés en refusant d'écouter leurs contributions, ridiculisant leurs efforts, en parlant plus fort qu'eux et en les forçant à s'asseoir enchaînés sur le sol" ! Toutes ces contributions n'ont reçu que des critiques de forme de la part des revues universitaires auxquelles ils ont été adressés. Celle proposant d'enchaîner des étudiants sur le sol a même été applaudie comme "une forte contribution à la littérature foisonnante s'attaquant à l'injustice épistémique dans la salle de classe".

Quand un homme se masturbe en privé en fantasmant sur une femme sans qu'elle lui ait donné sa permission (...), il commet une violence métasexuelle contre elle.
Un des sujets proposés par les auteurs du canular


D'autres faux essais universitaires ont été finalement rejetés après examen par des universitaires. Mais cela ne les a pas toujours empêché de recevoir des commentaires chaleureux de la part de chercheurs chargés de les évaluer, qui ont parfois même poussé l'absurde encore plus loin. Ainsi, dans un mémoire consacré à la masturbation, les auteurs du canular écrivent que "quand un homme se masturbe en privé en fantasmant sur une femme sans qu'elle lui ait donné sa permission (...), il commet une violence métasexuelle contre elle". Dans son évaluation, la première contributrice de Sociological Theory encourage nos chercheurs à aller plus loin encore dans cette théorie : "Je pense à d'autres scénarios où les hommes pourraient transformer en arme leur non-connaissance de manière très tangible. Par exemple, la déclaration ambiguë 'Je pense à toi tout le temps', dite de manière impromptue à une femme par un homme, est particulièrement insidieuse, étant donné le contexte structurel de violence métasexuelle dans le monde".

"Juifs" remplacé par "Blancs" dans "Mein Kampf" : un chercheur applaudit

Le clou de cette fanfaronnade a été apporté par un essai présenté au magazine Sociology of Race and Ethnicity, où nos trublions prétendent "examiner de manière critique la blanchité ('whiteness, ndlr) depuis la blanchité". Pour cela, ils ont ni plus ni moins sélectionné - sans le dire - des extraits de Mein Kampf, l'infâme pamphlet antisémite d'Adolf Hitler, en y remplaçant le mot "Juifs" par "Blancs". Le paper a été rejeté mais cela ne l'a pas empêché de recevoir au préalable les éloges de plusieurs pairs universitaires. "Cet article a le potentiel pour être une contribution puissante et particulière à la littérature traitant des mécanismes qui renforcent l'adhésion blanche à des perspectives suprémacistes blanches, et au processus par lequel des individus peuvent atteindre des niveaux plus profonds de conscience sociale et raciale", écrit ainsi un chercheur enthousiaste, qui n'objecte que "des révisions concernant la précision, la clarté, l'expression d'assertions et des exemples concrets" et complimente ainsi sans le savoir une resucée de Mein Kampf.

"Nous espérons que ceci donnera aux gens une raison claire de regarder la folie identitaire qui vient de la gauche universitaire et militante, et de dire : Non"

Au bout du compte, la leçon que tirent les trois auteurs de leur plongée en absurdie sociologique est partagée entre amusement et réelle inquiétude. Rejetant l'idée simpliste que "le monde universitaire est corrompu" ou que "tous les universitaires et évaluateurs dans le champ des humanités qui étudient le genre, la race, la sexualité ou le poids sont corrompus", ils alarment : "Nous ne devrions pas avoir été capables de publier n'importe lequel de ces papers si calamiteux dans des journaux réputés. Encore moins sept d'entre eux". Produisant un "savoir" considérablement orienté, ils constatent aussi avec effarement que les chercheurs relisant leurs textes ne leur réclamaient souvent "pas d'être moins biaisé politiquement et moins négligent dans le travail, mais de l'être davantage".

Le tableau final est implacable pour tout un pan du monde universitaire anglo-saxon : "Il y a un problème de production du savoir au sein de champs qui ont été corrompus par les 'grievance studies' nées du socio-constructivisme et du scepticisme radical. Parmi les problèmes, il y a la manière dont des sujets comme la race, le genre, la sexualité, la société et la culture sont traités par la recherche". C'est donc bien un nouvel obscurantisme que les chercheurs décrivent, une idéologie qui "rejette l'idée d'universalité scientifique et d'objectivité et insiste, pour des raisons morales, sur la nécessité d'accepter la notion de vérités multiples basées sur l'identité". Or selon eux, ce relativisme mortifère serait devenu "autoritaire" dans les facs américaines. Rappellent leur propre sympathie pour les mouvements des droits civiques, le féminisme et le mouvement LGBT, nos trois trublions émettent un souhait : "Nous espérons que ceci donnera aux gens - spécialement à ceux qui croient au libéralisme, au progrès, à la modernité et à la justice sociale - une raison claire de regarder la folie identitaire qui vient de la gauche universitaire et militante, et de dire : 'Non, je n'irai pas dans ce sens là. Vous ne parlez pas en mon nom'".
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, créez-la vous-mêmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs." (N. Makhno)
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