A bas la démocratie!

Espace de débats sur l'anarchisme

A bas la démocratie!

Messagede Pierre-Joseph le Jeu 27 Avr 2017 23:32

Puisque le sujet est d'actualité, rappelons cette petite charge proudhonienne contre la démocratie, dans Solution du problème social.
Que vive l'abstention et qu'en crève la démocratie! Tel est le cri du vrai front républicain:

Mais, observant, non sans raison, les démocrates, le Peuple n'a jamais été convenablement sollicité. Jamais il n'a pu manifester sa volonté que par des éclairs : le rôle qu'il a joué jusqu'à présent dans l'histoire est tout subalterne. Le Peuple, pour qu'il puisse exprimer sa pensée, doit être consulté démocratiquement ; c'est à dire que tous les citoyens, sans distinction, doivent participer, directement ou indirectement, à la formation de la loi. Or, ce mode de consultation démocratique n'a jamais été exercé d'une manière suivie : l'éternelle conjuration des privilégiés ne l'a pas permis. Princes, nobles et prêtres, gens d'épée, magistrats, professeurs, savants, artistes, industriels, commerçants, financiers, propriétaires sont toujours parvenus à rompre le faisceau démocratique, à changer la voix du Peuple en une voix de monopole. Maintenant que nous possédons la seule et vraie manière de faire parler le Peuple, nous saurons par là même ce qui constitue l'authenticité et la légitimité de sa parole, et toutes vos précédentes objections s'évanouissent. La sincérité du régime démocratique nous garantit la solution.
Je conviens que le nœud de la difficulté consiste à faire parler et agir le Peuple comme un seul homme. La RÉPUBLIQUE, selon moi, n'est pas autre chose ; et c'est là aussi tout le problème social. La démocratie prétend résoudre ce problème par le suffrage universel appliqué dans la plus grande largeur, soit la substitution de l'autorité de la multitude à l'autorité royale. C'est pour cela qu'elle s'appelle Démocratie, gouvernement de la multitude.
C'est donc la théorie du suffrage universel que nous avons à juger. Ou, pour dire de suite toute ma pensée, c'est la démocratie que nous avons à démolir, comme nous avons démoli la monarchie : cette transition sera la dernière, avant d'arriver à la République.

1. La démocratie est une aristocratie déguisée.

D'après la théorie du suffrage universel, l'expérience aurait prouvé que la classe moyenne, qui seule exerçait naguère les droits politiques, ne représente pas le Peuple ; loin de là, qu'elle est, avec la monarchie, en réaction constante contre le Peuple.
On conclut que c'est à la nation, tout entière, à nommer ses représentants.
Mais, s'il est ainsi d'une classe d'hommes que le libre essor de la société, le développement spontané des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce ; la nécessité des institutions, le consentement tacite ou l'incapacité notoire des classes inférieures ; d'une classe enfin que ses talents et ses richesses désignaient comme l'élite naturelle du Peuple ; qu'attendre d'une représentation qui, sortie de comices plus ou moins complets, plus ou moins éclairés et libres, agissant sous l'influence de passions locales, de préjugés d'état, en haine des personnes et des principes, ne sera, en dernière analyse, qu'une représentation factice, produit du bon plaisir de la cohue électorale ?
Nous aurons une aristocratie de notre choix, je le veux bien, à la place d'une aristocratie de nature ; mais aristocratie pour aristocratie, je préfère, avec M Guizot, celle de la fatalité à celle du bon plaisir : la fatalité ne m'engage pas.
Ou plutôt, nous ne ferons que ramener, par un autre chemin, les mêmes aristocrates ; car, qui voulez vous qu'ils nomment pour les représenter, ces compagnons, ces journaliers, ces hommes de peine, si ce n'est leurs bourgeois ? A moins que vous ne vouliez qu'ils les tuent !
Bon gré, mal gré, la prépondérance dans le gouvernement appartient donc aux hommes qui ont la prépondérance du talent et de la fortune ; et dès le premier pas, il devient évident que la réforme sociale ne sortira jamais de la réforme politique ; que c'est la réforme politique au contraire qui doit sortir de la réforme sociale.
L'illusion de la démocratie provient de ce qu'à l'exemple de la monarchie constitutionnelle, elle prétend organiser le Gouvernement par voie représentative. Ni la Révolution de juillet, ni celle de février, n'ont suffi pour l'éclairer. Ce qu'elle veut, c'est toujours l'inégalité des fortunes, toujours la délégation du souverain, toujours le gouvernement des notabilités. Au lieu de dire comme M Thiers : Le Roi règne et ne gouverne pas ; la démocratie dit : Le Peuple règne et ne gouverne pas, ce qui est nier la Révolution.
Ce n'est pas pourtant parce qu'il s'opposait à la réforme électorale, que M Guizot est tombé, emportant dans sa chute la dynastie et le trône ; c'est parce que, dans la conscience publique la constitution était usée, et qu'on n'en voulait plus. L'ensemble des réformes demandées par l'Opposition prouve, ainsi que je l'ai fait voir, que c'était à la Charte, bien plus qu'au ministère qu'on s'attaquait ; c'était à quelque chose de plus élevé encore que la Charte, c'était à la constitution même de la société.
Lors donc qu'à une monarchie représentative, on parle aujourd'hui de substituer une démocratie représentative, on ne fait pas autre chose que changer la phrase, Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour, en cet autre, Vos yeux beaux, belle marquise, mourir d'amour me font ; et l'on peut dire, suivant l'expression de l'Atelier, que la Révolution est escamotée.
Mais patience ! S'il peut sembler difficile, en ce moment, d'échapper à cette alternative gouvernementale l'embarras ne sera pas de longue durée. Le représentatif est tombé dans les barricades pour ne se relever jamais. La démocratie constitutionnelle s'en est allée avec la monarchie constitutionnelle. Le mois de février, suivant l'étymologie latine est le mois des enterrements. La réforme sociale amènera la réforme politique ; l'intelligence de la première implique l'intelligence de la seconde. Nous aurons le Gouvernement du Peuple par le Peuple, et non par une représentation du Peuple ; nous aurons, dis-je, la République ou nous périrons une seconde fois par la démocratie.

2. La démocratie est exclusive et doctrinaire.

Puisque, suivant l'idéologie des démocrates, le Peuple ne peut se gouverner lui même, et qu'il est forcé de se donner des représentants qui le gouvernent par délégation et sous bénéfice de révision, on suppose que le Peuple est tout au moins capable de se faire représenter, qu'il peut être représenté fidèlement. - Eh bien ! cette hypothèse est radicalement fausse ; il n'y a point, il ne saurait y avoir jamais de représentation légitime du Peuple. Tous les systèmes électoraux sont des mécaniques à mensonge : il suffit d'en connaître un seul, pour prononcer la condamnation de tous.
Prenons celui du Gouvernement provisoire.
Lorsqu'une théorie se produit au nom du Peuple, elle doit, sous le rapport de la logique, de la justice, des traditions, des tendances, de l'ensemble, comme sous celui de l'expression, se montrer irréprochable. Je ne reconnais pas plus la voix du Peuple dans les livres de Fourier que dans le Père Duchêne.
Le système du Gouvernement provisoire a la prétention d'être universel.
Mais, quoi qu'on fasse, il y aura toujours, en tout système électoral, des exclusions, des absences, des votes nuls, erronés ou pas libres.
Le plus hardi novateur n'a pas encore osé demander le suffrage pour les femmes, les enfants, les domestiques, les repris de justice. Ce sont environ les quatre cinquièmes du Peuple qui ne sont pas représentés, qui sont retranchés de la communion du Peuple. Pourquoi ?
Vous fixez la capacité électorale à 2l ans ; pourquoi pas 20 ? pourquoi pas à 19, à 18, à 17 ?... Quoi ! c'est une année, un jour, qui fait la raison de l'électeur ! Les Barra, les Viala, sont incapables de voter avec discernement ; les Fouché, les Hébert voteront pour eux !
Vous éliminez les femmes. Vous avez donc résolu le grand problème de l'infériorité du sexe. Quoi ! pas d'exception pour Lucrèce, Cornélie, Jeanne d Arc ou Charlotte Corday ! une Roland, une Staël, une George Sand ne trouveront pas grâce devant votre virilité ! Les Jacobins recevaient des tricoteuses à leurs séances ; on n'a jamais dit que la présence des citoyennes eût énervé le courage des citoyens !
Vous écartez le domestique. Qui vous dit que cet insigne de la servitude ne couvre pas une âme généreuse ; que dans ce cœur de valet ne bat pas une idée qui sauvera la République ! La race de Figaro est elle perdue ? - C'est la faute de cet homme, direz vous : pourquoi, avec tant de moyens, est-il domestique ? Et pourquoi y a-t-il des domestiques ?
Je veux voir, je veux entendre le Peuple dans sa variété et sa multitude, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, toutes les vertus, toutes les misères : car tout cela, c'est le Peuple.
Vous prétendez qu'il y aurait inconvénient grave pour la bonne discipline, pour la paix de l'État et le repos des familles, si les femmes, les enfants, les domestiques obtenaient les mêmes droits que les époux, les pères et les maîtres ; qu'au surplus, par la solidarité des intérêts et par le lien familial, les premiers sont suffisamment représentés par les seconds.
J'avoue que l'objection est sérieuse, et je n'entreprends point de la réfuter. Mais, prenez garde : vous devez, par la même raison, exclure les prolétaires et tous les ouvriers. Les sept dixièmes de cette catégorie reçoivent des secours de la charité publique : ils iront donc se voter à eux-mêmes une liste civile, des augmentations de salaire, des réductions de travail ; et ils n'y manqueront pas, je vous assure, pour peu que leurs délégués les représentent. Le prolétariat sera dans l'Assemblée nationale comme les fonctionnaires dans la chambre de M Guizot, juge dans sa propre cause, puisant au budget et n'y mettant rien, faisant l'appoint de la dictature, jusqu'à ce que le capital étant épuisé par l'impôt, la propriété ne produisant plus rien, la banqueroute générale fasse crever la mendicité parlementaire.
Et tous ces citoyens qui, pour raison de travail, de maladie, de voyage ou faute d'argent pour aller aux élections, seront forcés de s'abstenir, comment les comptez vous ? Sera-ce d'après le proverbe : Qui ne dit rien consent ? Mais consent à quoi ? à l'opinion de la majorité ou bien celle de la minorité ?
Et ceux qui ne votent que par entraînement, par complaisance ou intérêt, sur la foi du comité républicain ou de leur curé : quel cas en faites vous ? C'est une vieille maxime qu'en toute délibération il faut non seulement compter les suffrages, mais les peser. Dans vos comices, au contraire, le suffrage d'un Arago, d'un Lamartine, ne compte pas plus que celui d'un mendiant. - Direz-vous que la considération due aux hommes de mérite leur est acquise par l'influence qu'ils exercent sur les électeurs ? Alors les suffrages ne sont pas libres. C'est la voix des capacités que nous entendons, ce n'est pas celle du Peuple. Autant valait conserver le système à 200 fr.
On a donné le droit de suffrage à l'armée. Voici ce que cela signifie : le soldat qui ne votera pas comme le capitaine ira à la salle de police ; le capitaine qui ne votera pas comme le colonel sera mis aux arrêts ; et le colonel qui ne votera pas comme le Gouvernement sera destitué.
Je passe sous silence les impossibilités matérielles et morales qui fourmillent dans le mode adopté par le Gouvernement provisoire. Il est acquis à l'opinion qu'en doublant la représentation nationale, et faisant voter par scrutin de liste, le Gouvernement provisoire a voulu faire prononcer les citoyens, non pas sur les hommes, mais sur le principe ; précisément à la manière de l'ancien Gouvernement, qui faisait voter aussi sur le système, et non pas sur les hommes. Comment discuter le choix de 10, 15, 25 députés ? Comment, si chaque citoyen déposait dans l'urne un suffrage libre et en connaissance de cause, faire le dépouillement d'un pareil scrutin ? Comment faire aboutir de pareilles élections si elles étaient sérieuses ? Évidemment c'est impossible.
Je ne discute pas, je le répète, ce côté purement matériel de la question : je m'en tiens au droit. Ce qu'on obtenait auparavant de la vénalité, aujourd'hui on l'arrache à l'impuissance. On dit à l'électeur : Voici nos amis, les amis de la République ; et voilà nos adversaires, qui sont aussi les adversaires de la République : choisissez. Et l'électeur qui ne peut apprécier l'idonéité des candidats, vote de confiance !
Au lieu de faire nommer les députés par chaque arrondissement, comme sous le régime déchu, on les fait élire par département. On a voulu, par cette mesure, détruire l'esprit de localité. Or, admirez comme les démocrates sont sûrs de leurs principes !
Si les députés, disent-ils, étaient nommés par les arrondissements, ce n'est pas la France qui serait représentée, ce seraient les arrondissements. L'Assemblée nationale ne serait plus la représentation du pays ; ce serait un congrès de 459 représentations. Pourquoi alors, répliquerai-je, ne faites-vous pas nommer par chaque électeur les députés de toute la France ?
Il serait à souhaiter, répondez vous : mais la chose est impossible.
J'observe d'abord que tout système qui ne peut être vrai qu'à la condition d'être impossible, me paraît un pauvre système. Mais les démocrates me semblent ici singulièrement inconséquents et embarrassés de peu de chose. Si les représentants doivent représenter, non pas les départements, ni les arrondissements, ni les villes, ni les campagnes, ni l'industrie, ni le commerce, ni l'agriculture, ni les intérêts, - mais seulement la FRANCE ! pourquoi a-t-on décidé qu'il y aurait un député par 40 000 habitants ? Pourquoi pas un par 100 000 ou 200 000 ! Quatre-vingt-dix, au lieu de neuf cents, ne suffisaient-ils pas ? Ne pouviez-vous, à Paris arrêter votre liste, pendant que les légitimistes, les conservateurs, les dynastiques, auraient arrêté la leur ? Était-il plus difficile de voter sur une liste de 90 noms, que sur une de 15 ?
Mais qui ne voit que des députés ainsi élus en dehors de tout intérêt, de toute spécialité, de toute considération de lieux et de personnes, à force de représenter la France, ne représentent absolument rien ; qu'ils ne sont plus des mandataires, mais des sénateurs, et qu'à la place d'une démocratie représentative, nous avons une oligarchie élective, le moyen terme entre la démocratie et la royauté ?
Voilà, citoyen lecteur, où je voulais vous amener. De quelque côté que vous considériez la démocratie, vous la verrez toujours placée entre deux extrêmes aussi contraires l'un que l'autre à son principe ; condamnée à osciller entre l'absurde et l'impossible, sans pouvoir se fixer jamais. Parmi un million de moyens termes d'un égal arbitraire, le Gouvernement provisoire a fait comme M Guizot : il a préféré celui qui lui paraissait convenir le mieux à ses préjugés démocratiques : de la vérité représentative, comme du gouvernement du Peuple par le Peuple, le Gouvernement provisoire n'en a tenu compte. Je ne lui en fais aucun reproche. Les esprits ne sont point à la hauteur de la République ; il faut que nous passions encore une fois par la démocratie : or, transition pour transition, j'aime autant le système du Gouvernement provisoire que celui de M Duvergier de Hauranne. (1) Je ne crois pas que le choix vaille une minute d'examen.

3. La démocratie est l'ostracisme.

Pour que le député représente ses commettants il faut qu'il représente toutes les idées qui ont concouru à l'élection.
Mais, avec le système électoral, le député, soi-disant législateur, envoyé par les citoyens pour concilier, au nom du Peuple, toutes les idées et tous les intérêts, ne représente jamais qu'une idée, un intérêt ; le reste est impitoyablement exclu. Car, qui fait loi dans les élections ? qui décide du choix des députés ? la majorité, la moitié plus une des voix. D'où il suit que la moitié moins un des électeurs n'est pas représentée ou l'est malgré elle ; que de toutes les opinions qui divisent les citoyens, une seule, si tant est que le député ait une opinion, arrive à la législature, et qu'enfin la loi, qui devrait être l'expression de la volonté du Peuple, n'est l'expression que de la moitié du Peuple.
En sorte que, dans la théorie des démocrates, le problème du gouvernement consiste à éliminer, par le mécanisme du suffrage prétendu universel, toutes les idées, moins une, qui remuent l'opinion, et à déclarer souveraine celle qui a la majorité.
Mais, dira-t-on peut être, l'idée qui succombe dans tel collége peut triompher dans tel autre, et, par ce moyen, toutes les idées peuvent être représentées à l'Assemblée nationale.
Quand cela serait, vous n'auriez fait que reculer la difficulté ; car la question est de savoir comment toutes ces idées, divergentes et antagonistes, concourront à la loi et s'y trouveront conciliées.
Ainsi la Révolution, suivant les uns, n'est qu'un accident, qui ne doit changer rien à l'ordre général de la société. Suivant les autres, la Révolution est sociale encore plus que politique. Comment satisfaire à des prétentions si manifestement incompatibles ? comment donner en même temps la sécurité à la bourgeoisie et des garanties au prolétariat ? comment ces vœux contraires, ces tendances opposées, viendront elles se confondre dans une commune résultante, dans la loi une et universelle ?
Bien loin que la démocratie puisse résoudre cette difficulté, tout son art, toute sa science est de la trancher. Elle fait appel à l'urne ; l'urne est tout à la fois le niveau, la balance, le critérium de la démocratie Avec l'urne électorale, elle élimine les hommes ; avec l'urne législative, elle élimine les idées.
Il y a un mois à peine, on criait sur tous les tons, à propos du cens à 200 fr : Quoi ! c'est un franc ! un centime qui fait l'électeur !...
N'est-ce pas toujours la même chose ? Quoi ! c'est une voix qui fait le représentant, une voix qui fera la loi !... Sur une question d'où dépend l'honneur et le salut de la République, les citoyens sont divisés en deux fractions égales. Des deux côtés on apporte les raisons les glus sérieuses, les autorités les plus graves, les faits les plus positifs. La nation est dans le doute, l'assemblée en suspens. Un représentant, sans motif appréciable, passe de droite à gauche et fait incliner la balance ; c'est lui qui fait la loi.
Et cette loi, expression de quelque volonté fantasque, sera réputée expression de la volonté du Peuple ! Il faudra que je m'y soumette, que je la défende, que je meure pour elle ! Je perds, par un caprice parlementaire, le plus précieux de mes droits, je perds la liberté ! Et le plus saint de mes devoirs, le devoir de résister à la tyrannie par la force, tombe devant la boule souveraine d'un imbécile !
La démocratie n'est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécrable de toutes ; car elle ne s'appuie ni sur l'autorité d'une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de la fortune : elle a pour base le nombre, et pour masque le nom du Peuple. M de Genoude refusait, sous le règne de Louis Philippe, le paiement de l'impôt, attendu, disait-il, que l'impôt n'était pas voté par une véritable représentation nationale. M de Genoude était honnête de s'arrêter en si beau chemin. Est-ce que, par hasard, quand une majorité plus démocrate aura voté le budget, la minorité devra croire qu'elle l'a aussi voté, et qu'en conséquence elle est tenue de payer, alors que précisément elle aura voté contre le budget ?
J'ai prouvé, dans la première livraison de cet ouvrage, la légitimité de la Révolution et la nécessité morale de la République, en faisant voir que, le 22 février, toutes les opinions, tous les partis, quelque divergence qu'il y eût entr'eux, concluaient à un ensemble de réformes dont la formule générale était invariablement celle ci : RÉPUBLIQUE. La démocratie, avec le suffrage universel, détruit cette justification, la seule cependant qu'elle puisse donner de son avènement. Elle s'efforce de faire dire aux masses, aux départements, qu'ils adhèrent à la République ; et si cette adhésion lui manquait, elle résisterait par la force ! L'intimidation, voilà sur la République le plus fort argument des démocrates ! Est-il clair que le suffrage universel, que la démocratie n'exprime point la souveraineté du Peuple ?
J'espère que la force des choses, que l'inflexible raison des faits, inspirera notre future Assemblée nationale. Mais je ne serais point surpris que, formée par un gouvernement qui a si peu compris la Révolution, elle ne finît elle-même par donner tort à la Révolution, et qu'on ne vît encore une fois le Peuple désavouer, par un acte analogue à celui de février, la politique de ses représentants.

4. La démocratie est une forme de l'absolutisme.

Si le suffrage universel, manifestation la plus complète de la démocratie, a conquis tant de partisans, surtout parmi les classes travailleuses, c'est qu'on l'a toujours présenté comme un appel fait aux talents et aux capacités, ainsi qu'au bon sens et à la moralité des masses. Combien n'a-t-on pas fait ressortir le contraste injurieux du spéculateur devenu, à force de rapines, une influence politique, et de l'homme de génie que la pauvreté tenait éloigné de la scène ! Quels sarcasmes sur les capacités à 200 francs, et les incapacités telles qu'un Béranger, un Châteaubriant, un Lamennais !
Enfin, nous voilà tous électeurs ; nous pouvons choisir les plus dignes.
Nous pouvons plus ; nous les suivrons pas à pas dans leurs actes législatifs et dans leurs votes ; nous leurs ferons passer nos raisons et nos pièces ; nous leur intimerons notre volonté, et quand nous serons mécontents, nous les révoquerons.
Le choix des capacités, le mandat impératif, la révocabilité permanente, sont les conséquences les plus immédiates, les plus incontestables, du principe électoral. C'est l'inévitable programme de toute la démocratie.
Or, la démocratie, pas plus que la monarchie constitutionnelle, ne s'accomode d'une pareille déduction de son principe.
Ce que demande la démocratie, comme la monarchie, ce sont des députés muets, qui ne discutent pas mais qui votent ; qui, recevant le mot d'ordre du gouvernement, écrasent de leurs bataillons épais les opposants. Ce sont des créatures passives, j'ai presque dit des satellites, que le danger d'une révolution n'intimide pas, dont la raison ne soit pas trop rebelle, dont la conscience ne recule devant aucun arbitraire, devant aucune proscription.
C'est pousser, direz-vous, le paradoxe, jusqu'à la calomnie. - Prouvons donc le paradoxe, en fait et en droit : ce ne sera pas long.
Tout le monde a lu la circulaire du ministre de l'instruction publique aux recteurs, relativement aux élections, et tout le monde a remarqué ce passage :
« La plus grande erreur des populations de nos campagnes, c'est que, pour être représentant, il faut avoir de l'ÉDUCATION ou de la fortune.
La majeure partie de l'assemblée fait le rôle de jurés, juge par oui ou par non, si ce que l'ÉLITE des membres propose est bon ou mauvais. Elle n'a besoin que d'honnêteté et de bon sens, elle n'INVENTE pas. - Voilà le principe fondamental du droit républicain. »
Le ministre exprime ensuite le désir que les instituteurs primaires se portent candidats à la députation, non pas parce que suffisamment éclairés, mais quoique non suffisamment éclairés. - « Plus ils seront partis de bas, plus ils auront de grandeur ; » ce qui, pour un géomètre, est incontestable.
Si le ministre, convaincu de la capacité notoire d'un grand nombre des estimables instituteurs, s'était contenté de les indiquer comme des lumières tenues sous le boisseau et que l'avénement de la démocratie devait faire paraître, j'applaudirais à la circulaire. Mais qui ne voit que, dans la pensée du ministre, l'instituteur primaire est la médiocrité envieuse, qui n'a rien inventé, qui n'inventera rien, destinée à servir de ses votes silencieux la guerre aux riches et l'arbitraire démocratique ? A ce titre, je proteste contre cette candidature, tranchons le mot, contre cette prostitution des instituteurs.
De même donc que la monarchie constitutionnelle, cherchant à s'entourer d'une aristocratie du talent et de la fortune, fait appel aux notabilités, de même la démocratie, qui est l'ivresse de ce système, compose son patriciat de médiocrités. Et ce n'est point, comme l'on pourrait le croire, une opinion particulière au ministre ; je prouverai tout à l'heure que c'est l'essence pure de la démocratie.
Je cite encore un fait.
Tous les auteurs de droit public, notamment les démocrates, se prononcent contre le mandat impératif ; tous, dis-je, le considèrent unanimement comme impolitique, abusif, induisant à l'oppression du gouvernement par le pays, offensant pour la dignité du député, etc. Le mandat impératif a été frappé de tous les anathèmes. En droit civil, ce serait chose monstrueuse que le mandat eût moins d'autorité que le mandataire ; en politique, c'est tout l'opposé. Ici, le mandataire devient juge et arbitre des intérêts de son commettant. Ce qui est orthodoxe suivant le code, est hérétique dans l'ordre des idées constitutionnelles : c'est une des mille anomalies de l'esprit humain.
Quant à la durée du mandat, révocable à volonté en droit civil, elle est, en politique, indépendante de la volonté de l'électeur. Dans toutes nos constitutions, la durée du mandat a varié depuis un an jusqu'à sept, suivant la convenance, non des citoyens gouvernés, mais des citoyens gouvernants.
En fait, il est donc bien entendu, il est avéré par la doctrine des auteurs comme par les circulaires des ministres, qu'en toute espèce de gouvernement le député appartient au pouvoir, non au pays ; que c'est à cette fin que la monarchie le demande capable ou riche, et la démocratie incapable ou indigent ; que tous deux exigent qu'il soit maître de son vote, c'est à dire d'en trafiquer et de le vendre ; que le mandat ait une durée déterminée, d'un an au moins, pendant laquelle le Gouvernement, d'accord avec les députés, fait ce qui lui plaît et donne force de loi aux actes de son bon plaisir.
Se peut-il autrement ? Non, et la discussion du point de droit n'exige pas un long discours.
Le système déchu pouvait se définir : le gouvernement de la société par la bourgeoisie, c'est à dire, par l'aristocratie du talent et de la fortune. Le système qu'on travaille en ce moment à établir, la démocratie, peut se définir, par opposition, le gouvernement de la société par l'immense majorité des citoyens qui ont peu de talent et point de fortune. Les exceptions qui peuvent se rencontrer sous l'un comme sous l'autre de ces systèmes ne font rien au principe, ne changent ni ne modifient la tendance. Il est fatal, sous la monarchie représentative, que le Peuple soit exploité par la bourgeoisie ; et sous le gouvernement démocratique, qu'il soit exploité par le prolétariat.
Or, qui veut la fin veut les moyens.
Si la représentation monarchique était formée de députés ayant mandat impératif, révocable au gré des électeurs, la bourgeoisie perdrait bientôt ses privilèges, et la royauté, qui la personnifie, serait réduite à zéro. Pareillement, si l'Assemblée démocratique était composée de bourgeois, d'hommes puissants par la science et la fortune, dévoués à leur principe, et pouvant d'un instant à l'autre être remplacés s'ils le trahissaient, la dictature des masses tomberait vite, et le prolétaire rentrerait dans son prolétariat.
Il est donc nécessaire que chaque forme de gouvernement s'entoure des conditions de stabilité les mieux assorties à sa nature : de là, la résistance de M Guizot à la réforme électorale ; de là le suffrage universel et la circulaire de M Carnot.
Mais comme rien de ce qui crée une scission dans le Peuple ne peut durer, il est fatal aussi que ces formes de la tyrannie périssent l'une après l'autre, et chose remarquable, toujours par la même cause, la tyrannie bourgeoise par la misère du prolétariat, la tyrannie prolétaire par la ruine de la bourgeoisie, qui est la misère universelle.
Telle n'était pas, les 22, 23 et 24 février, la tendance des esprits.
La bourgeoisie, fatiguée des turpitudes de son propre gouvernement, marchait à son insu, aux cris de Vive la réforme ! à la République. Les masses ouvrières répétant avec enthousiasme le cri de réforme, caressant la bourgeoisie de l'œil et de la voix, marchaient également, à leur insu, à la République. La fusion des idées et des cœurs était complète, le but était le même, bien que la route où l'on s'engageait ne fût connue de personne.
Dès le 25 février, la Révolution, incomprise, se dénaturait. De sociale qu'elle était dans la pensée de tout le monde, on la refaisait politique ; car c'est toujours politique que d'absorber, sous prétexte d'organisation, le travail dans l'état ; et la ligne de démarcation entre la bourgeoisie et le Peuple, un instant effacée reparaissait plus profonde et plus large. Incapable de concevoir l'idéal républicain, livré à la routine démagogique et mercantile, le Gouvernement provisoire travaille à organiser, au lieu du travail, la guerre civile et d'effroyables misères.
La France, si l'Assemblée nationale ne met fin à cette détestable politique, apprendra bientôt, par la plus douloureuse expérience, quelle distance il y a entre la République et la démocratie.

5. La démocratie matérialiste et athée.

Si la monarchie est le marteau qui écrase le Peuple, la démocratie est la hache qui le divise : l'une et l'autre conclut également à la mort de la liberté.
Le suffrage universel est une sorte d'atomisme par lequel le législateur, ne pouvant faire parler le Peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence, par des combinaisons d'atômes. C'est l'athéisme politique dans la plus mauvaise signification du mot. Comme si, de l'addition d'une quantité quelconque de suffrages, pouvait jamais résulter une pensée générale !
C'est du choc des idées que jaillit la lumière, disent les anciens. Cela est vrai et faux comme tous les proverbes. Entre le choc et la lumière il peut y avoir mille ans d'intervalle. L'histoire n'a commencé à se dévoiler pour nous que depuis un demi siècle ; les idées qui autrefois s'agitèrent à Rome, à Athènes, à Jérusalem, à Memphis, n'ont éclairé que les hommes de notre temps. Le Peuple a parlé, sans doute ; mais sa parole, perdue à travers les voix individuelles, n'a été comprise de personne. La lumière que portaient les idées antiques a été dérobée aux contemporains. Elle a lui, pour la première fois, aux yeux des Vico, des Montesquieu, des Lessing, des Guizot, des Thierry et de leurs émules. Est-ce aussi pour la postérité que nous devrons nous couper la gorge ?
Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple, c'est d'établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouvernement, et comme moyen de constater la volonté nationale, est exactement la même chose que serait, en économie politique, un nouveau partage des terres. C'est la loi agraire transportée du sol à l'autorité.
Parce que les auteurs, qui les premiers se sont occupés de l'origine des gouvernements, ont enseigné que tout pouvoir a sa source dans la souveraineté nationale, on a bravement conclu que le mieux était de faire voter de la voix, du croupion, ou par bulletin, tous les citoyens, et que la majorité des suffrages ainsi exprimés était adéquate à la volonté du Peuple. On nous a ramenés aux usages des barbares, qui, à défaut de raisonnement, procèdent par acclamation et élection. On a pris un symbole matériel pour la vraie formule de la souveraineté. Et l'on a dit aux prolétaires : Quand vous voterez, vous serez libres, vous serez riches ; vous décréterez le capital, le produit et le salaire ; vous ferez, comme d'autres Moïse, tomber du ciel les grives et la manne ; vous deviendrez comme des dieux, car vous ne travaillerez plus, ou vous travaillerez si peu, si vous travaillez, que ce sera comme rien.
Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, le suffrage universel témoignage de la discorde, ne peut produire que la discorde. Et c'est avec cette misérable idée, j'en ai honte pour ma patrie, que depuis l7 ans (2) on agite le pauvre Peuple ! C'est pour cela que bourgeois et travailleurs ont chanté en chœur la Marseillaise dans 70 banquets, et, après une révolution aussi glorieuse que légitime, se sont abandonnés à une secte de doctrinaires ! Six mois durant, les députés de l'opposition, comme des comédiens en congé, ont parcouru la province, et pour fruit de leurs représentations à bénéfice, à la place du privilège politique, ils nous ont rapporté, quoi ? l'agrariat politique ! C'est sous ce drapeau scissionnaire que nous prétendons conserver l'initiative du progrès, marcher à l'avant-garde des nations dans les conquêtes de la liberté, inaugurer l'harmonie sur le globe ! Hier, nous regardions avec pitié les Peuples qui n'avaient pas su, comme nous, s'élever aux sublimités constitutionnelles. Aujourd'hui, tombés cent fois plus bas, nous les plaignons encore, nous irions avec cent mille baïonnettes leur faire partager avec nous les bienfaits de l'absolutisme démocratique. Et nous sommes la grande nation ! Oh ! taisez vous ; et si vous ne savez ni faire de grandes choses, ni exprimer de grandes idées, conservez nous, du moins, le sens commun.
Ayez huit millions d'électeurs, ayez en huit mille, votre représentation, avec des qualités différentes, n'en vaudra ni moins ni plus.
Faites neuf cents députés, faites en quatre vingt dix ; et la loi qu ils fabriqueront, tantôt plus plébéïenne, tantôt plus bourgeoise, n'en sera ni meilleure ni pire.
Si je fonde quelque espoir sur l'Assemblée nationale, c'est bien moins à cause de son origine et du nombre de ses membres, qu'en raison des événements qui ne peuvent manquer de lui porter conseil, et du travail de la raison publique, qui sera à l'Assemblée nationale ce que la lumière est au daguerréotype.

6. La démocratie rétrograde et contradictoire.

Dans la monarchie, les actes du Gouvernement sont un déploiement de l'autorité ; dans la démocratie, ils sont constitutifs de l'autorité. L'autorité qui dans la monarchie est le principe de l'action gouvernementale, dans la démocratie est le but du gouvernement. Il en résulte que la démocratie est fatalement rétrograde, et qu'elle implique contradiction.
Plaçons-nous au point de départ de la démocratie, au moment du suffrage universel.
Tous les citoyens sont égaux, indépendants. Leur collection égalitaire est le point de départ du pouvoir : c'est le pouvoir lui-même, dans sa plus haute expression, dans sa plénitude.
En vertu du principe démocratique, tous les citoyens doivent participer à la formation de la loi, au gouvernement de l'état, à l'exercice des fonctions publiques, à la discussion du budget, à la nomination des fonctionnaires. Tous doivent être consultés et dire leur avis sur la paix et la guerre, les traités de commerce et d'alliance, les entreprises coloniales, les travaux d'utilité publique, les récompenses à décerner , les peines à infliger ; tous enfin doivent payer leur dette à la patrie, comme contribuables, jurés, juges et soldats.
Si les choses pouvaient se passer de la sorte, l'idéal de la démocratie serait atteint ; elle aurait une existence normale, elle se développerait en sens direct de son principe, comme toutes les choses qui ont vie et développement. C'est ainsi que le gland devient chêne, et l'embryon animal ; c'est ainsi que la géométrie, l'astronomie, la chimie, sont le développement à l'infini d'un petit nombre d'éléments.
C'est tout autre chose dans la démocratie, qui n'existe pleinement, d'après les auteurs, qu'à l'instant des élections et pour la formation du pouvoir législatif. Cet instant passé, la démocratie se reploie ; elle rentre sur elle-même, et commence son travail anti-démocratique ; elle devient AUTORITÉ. L'autorité était l'idole de M Guizot ; c'est aussi celle des démocrates.
Il n'est pas vrai, en effet, dans aucune démocratie, que tous les citoyens participent à la formation de la loi : cette prérogative est réservée aux représentants.
Il n'est pas vrai qu'ils délibèrent sur toutes les affaires publiques, intérieures et extérieures : c'est l'apanage, non plus même des représentants, mais des ministres. Les citoyens causent des affaires, les ministres seuls en délibèrent.
Il n'est pas vrai que chaque citoyen remplisse une fonction publique : ces fonctions étant improductives doivent être réduites le plus possible ; par leur nature, elles sont donc exclusives de l'immense majorité des citoyens. Jadis, chez les Grecs, chaque citoyen occupait un emploi salarié par le trésor de l'état : sous ce rapport, l'idéal de la démocratie fut réalisé à Athènes et à Sparte. Mais les Grecs vivaient du travail des esclaves, et la guerre remplissait leur trésor : l'abolition de l'esclavage, la difficulté de plus en plus grande de la guerre ont rendu la démocratie impossible aux nations modernes.
Il n'est pas vrai que les citoyens participent à la nomination des fonctionnaires ; de plus, cette participation est impossible comme la précédente, puisqu'elle aurait pour effet de créer l'anarchie dans le mauvais sens du mot. C'est le pouvoir qui nomme ses subordonnés, tantôt suivant son bon plaisir, tantôt d'après certaines conditions d'admission ou d'avancement, l'ordre et la discipline des fonctionnaires, la centralisation exigent qu'il en soit ainsi. L'article 13 de la charte de 1830, qui attribuait au roi la nomination à tous les emplois d'administration publique, est à l'usage de la démocratie comme de la royauté. Tout le monde, dans la révolution qui vient de s'accomplir, l'a compris de la sorte, à tel point qu'on a pu croire que c'était la dynastie du National qui succédait à la dynastie d'Orléans.
Il n'est pas vrai enfin que tous les citoyens participent à la justice et à la guerre : comme juges et officiers, la plupart sont éliminés ; comme jurés et simples soldats, tous s'abstiennent le plus qu'ils peuvent. En un mot, la hiérarchie dans le gouvernement étant la première condition du gouvernement, la démocratie est une chimère.
La raison que donnent de ceci tous les auteurs mérite qu'on l'étudie. Le Peuple, disent ils, est hors d'état, par son ignorance, de se gouverner lui même ; et quand il le saurait, il ne le pourrait pas. TOUT LE MONDE NE PEUT PAS EN MÊME TEMPS COMMANDER ET GOUVERNER ; il faut que l'autorité appartienne seulement à quelques uns qui l'exercent au nom et par la délégation de tous.
Ignorance ou impuissance, le Peuple, d'après la théorie démocratique, est incapable de se gouverner : la démocratie, comme la monarchie, après avoir posé comme principe la souveraineté du Peuple, aboutit à une déclaration de l'incapacité du Peuple !
Ainsi l'entendent nos démocrates, qui, une fois au gouvernement, ne songent qu'à consolider et fortifier dans leurs mains l'autorité. Ainsi l'a compris la multitude, qui s'est ruée aux portes de l'Hôtel de Ville, demandant des fonctions, de l'argent, du travail, du crédit, du pain ! Et voilà bien notre nation, monarchique jusqu'à la moelle, idolâtre du pouvoir, dépourvue d'énergie individuelle et d'initiative républicaine, accoutumée à tout attendre de l'autorité, à ne rien faire que par autorité ! Quand la monarchie ne nous vient pas d'en haut, comme autrefois, ou du champ de bataille, comme en 1800, ou dans les plis d'une charte, comme en 1814 ou 1830, nous la proclamons sur la place publique, entre deux barricades, en assemblée électorale, ou dans un banquet patriotique. Buvez à la santé du Peuple, et la multitude vous couronnera ! Quoi donc ? est ce que la royauté est le but, et la démocratie le moyen ?
Que les auteurs en pensent ce qu'ils voudront, la République est aussi opposée à la démocratie qu'à la monarchie. Dans la République, tout le monde règne et gouverne ; le Peuple pense et agit comme un seul homme ; les représentants sont des plénipotentiaires à mandat impératif et révocable à volonté ; la loi est l'expression de la volonté unanime : il n'y a d'autre hiérarchie que la solidarité des fonctions, d'autre aristocratie que celle du travail, d'autre initiative que celle des citoyens.
Voilà la République, voilà la souveraineté du Peuple !

(1) Dans son livre Des Principes du gouvernement représentatif et de leurs applications, publié en 1838, il formula la maxime célèbre : « Le roi règne et ne gouverne pas ».
(2) Bientôt 10 fois plus en fait ! (notes personnelles)
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Re: A bas la démocratie!

Messagede frigouret le Mer 3 Mai 2017 07:24

Je voudrais bien creuser la notion de république telle que la décrit Proudhon a la conclusion de l'extrait ci-dessus ( au fait c'est tiré de où? Quelle date?).
Parce que cette république où tout le monde agit comme un seul homme me paraît potentiellement tyranique.

Pour moi l'antidote à la démocratie c'est la libre association, la res propria donc.
8-)
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Re: A bas la démocratie!

Messagede Pierre-Joseph le Mer 3 Mai 2017 17:28

L'extrait est le chapitre II, paragraphe II, de l'ouvrage "Solution du problème social", paru en 1868. Proudhon fait le bilan, 20 après, du Gouvernement Provisoire auquel il a participé comme député, élu par le peuple, jusqu'à en être exclus par le reste des députés, ce qui reste un cas unique.
C'est d'ailleurs une jurisprudence qui aurait pu être utilisée contre le député FN, si ce parti était vraiment si horrible qu'on veut nous le faire croire auhourd'hui...
Proudhon en conclue que la démocratie doit être détruite, exactement comme la monarchie, pour établir la république du peuple, par le peuple et pour le peuple.
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