Les bioregions

Espace de débats sur l'anarchisme

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Messagede frigouret le Mer 14 Avr 2021 11:20

Peut être un concept qui pourrait améliorer celui de fédéralisme. Il s'agit de baser le découpage territorial sur les bassins versants des rivières, fleuves, mers, au lieu des communes, cantons, régions habituellement envisagé.
Je vais poster sur ce fil une série de document sur ce sujet qui a l'air de prendre un certain essort.
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Re: Les bioregions

Messagede frigouret le Mer 14 Avr 2021 11:23

Pour commencer une étude sur les idées de Proudhon sur le sujet.
https://journals.openedition.org/cybergeo/27639
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Re: Les bioregions

Messagede frigouret le Mer 14 Avr 2021 11:26

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Re: Les bioregions

Messagede frigouret le Mer 14 Avr 2021 11:32

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Re: Les bioregions

Messagede Lehning le Mer 14 Avr 2021 13:25

frigouret a écrit:Un autre de cette année.
https://www.larevuedesressources.org/Su ... sants.html


Bonjour !

Ce bouquin de Gary Snyder n'est pas de cette année mais de 2018.

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Re: Les bioregions

Messagede frigouret le Sam 5 Juin 2021 16:30

Article parut dans Libération en début d'année.




Il y a quelque chose qui frappe quand on regarde une carte des Etats-Unis. Des lignes droites, tracées à la règle, découpent des blocs en angles droits qui satisferaient un géomètre obsessionnel. Comment ces frontières ont-elles été choisies ? Pourquoi avoir partagé une réserve naturelle entre quatre Etats, plutôt qu'avoir décidé d'en faire une seule entité ? C'est que les frontières administratives ne correspondent pas toujours aux frontières naturelles. Et, selon certains penseurs de l'écologie, voilà où ça coince : ces délimitations contre-intuitives organisent une société qui ne tient pas la route, d'un point de vue environnemental. S'il fallait chercher des réponses à la situation écologique actuelle, elles seraient alors à trouver du côté de notre manière d'habiter le territoire. En 1978, dans Reinhabiting California, le militant écologiste Peter Berg propose d'enclencher un processus de «réhabitation» : il faut arrêter de «gagner sa vie» grâce à un endroit, et commencer à «vivre in situ» («living in place»). Ce nouveau rapport au monde est la clé de voûte du mouvement biorégionaliste. A l'approche des municipales, le concept fait de timides apparitions lorsqu'il s'agit de réfléchir à l'organisation du territoire. S'il circule surtout parmi certains courants écolos, il séduit aussi en France certains urbanistes - au grand dam des adeptes de la première heure.

«Un lieu défini»
Prenant son essor en Californie au début des années 70, le biorégionalisme est porté par le groupe joyeux et foutraque de la Planet Drum Foundation, fondé par Peter Berg. Le concept naît d'abord de manière intuitive, et ne fera son entrée dans les essais universitaires qu'une dizaine d'années plus tard, lorsque le journaliste Kirkpatrick Sale publie Dwellers in the Land en 1985, qui vient d'être traduit en France (l'Art d'habiter la terre, Wildproject, 2020). L'idée de créer une société écologique était dans l'air : en 1975, Ernest Callenbach publie Ecotopia, un roman dans lequel il imagine qu'une région du nord de la Californie fait sécession du reste du pays pour vivre plus en adéquation avec la nature. A la même époque, les biorégionalistes californiens proposent d'organiser une région indépendante dans le nord-ouest des Etats-Unis, appelée «la Cascadie» - leurs revendications ont d'ailleurs été ranimées par l'élection de Donald Trump en 2016. C'est donc la première proposition du biorégionalisme : changer d'échelle, arrêter de penser global, et réorganiser nos modes de vie (nos sources d'alimentation, notre production d'énergie) à l'échelle de la biorégion.


Définir la «biorégion» n'est pas une mince affaire, et avant de partager un pays en deux, il faut couper les cheveux en quatre. Une biorégion, selon Kirkpatrick Sale, est «un lieu défini non par des diktats humains, mais par les formes de vie, la topographie, son biotope ; une région gouvernée non par la législature, mais par la nature». Pour Peter Berg, elle «peut être déterminée à l'origine par l'utilisation de la climatologie, physiographie, la géographie des animaux et des plantes, l'histoire naturelle et d'autres sciences descriptives». L'échelle emblématique de la biorégion est le bassin-versant, défini par l'espace géographique alimenté par un cours d'eau, ce dernier influençant la végétation et les êtres vivants qui vivent dans un lieu à l'état naturel.

«Les limites de la biorégion sont floues, et c'est important : il faut arrêter de penser comme si existaient des lignes toutes tracées», pointe Mathias Rollot, architecte et auteur d'un manifeste biorégionaliste, les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste (François Bourin, 2018). D'autant que les biorégions doivent être comprises dans un assemblage de tailles différentes. A l'intérieur d'une très grande biorégion (un plateau), il est possible de découper d'autres biorégions plus petites. Et de répéter l'opération dans chacune, encore et encore. «Le biorégionalisme se pense autant de manière locale qu'interlocale, continue Mathias Rollot, la vie se noue dans un entrelacement d'échelles. La biorégion est définie par des critères à la fois naturels et culturels. Pour l'identifier, on peut se demander quelles relations humains et non-humains ont-ils nouées à cet endroit, de manière durable et saine ?»


Les liens culturels que les hommes ont tissés avec le territoire qu’ils habitent ont aussi leur importance : chaque biorégion est donc différente, en raison de ses critères écosystémiques, mais aussi de la manière dont elle a été habitée. En étudiant des tribus amérindiennes, Kirkpatrick Sale a observé que leur répartition sur le territoire suit scrupuleusement ce que lui aurait défini comme des biorégions. Elles puisaient de ces territoires leurs moyens de subsistance de manière durable, selon un modèle à l’opposé de celui qui propose d’importer des vêtements depuis la Chine. Puisque toutes les ressources et les moyens de production sont à portée de main dans sa propre biorégion, autant les fabriquer là où ils seront utilisés. Une alternative à la mondialisation excessive, alors que le secteur des transports est pointé du doigt pour son rôle dans la hausse des émissions de gaz à effet de serre.

«Commerce légitime»
Mais limiter les échanges ne veut pas dire couper les ponts. Le modèle de ces tribus amérindiennes est un bon exemple pour comprendre un autre aspect du biorégionalisme : chacune des biorégions est profondément reliée l'une à l'autre, et toutes sont traversées par des échanges culturels et économiques. Il n'est pas question d'autarcie, mais plutôt d'autonomie. «Pour prendre un exemple pragmatique, il faut arrêter d'acheter des oignons blancs de Nouvelle-Zélande en France, explicite Mathias Rollot. Mais, si on veut à tout prix manger des bananes, on les échange contre des pommes. Voilà un commerce légitime : on échange ce qu'on n'a pas.»


Dans les faits, tout un chacun partage déjà sa vie entre plusieurs biorégions. Il ne s’agit pas d’un repli sur soi : ce sont les aliments et les biens qui gagneraient à être consommés là où ils sont produits, pas les hommes. De quoi tordre le cou à la version Rassemblement national (RN) du concept, le «localisme» : sous couvert de défendre les circuits courts et l’écologie, le parti nationaliste bat actuellement la campagne en proposant aussi de valoriser le patrimoine et de maintenir chaque population dans l’écosystème qui lui convient. Dans son manifeste, Mathias Rollot propose au contraire cinq thèmes pour aboutir à une définition complète de la pensée biorégionale : elle doit être antiraciste, anticapitaliste, antispéciste, antidéterministe et antinationaliste.

Le patrimoine et les manières d'habiter ont pourtant leur importance. Ces dernières années, le biorégionalisme a séduit les architectes français, qui y voient une façon de créer de l'habitat durable. C'est d'abord l'architecte italien Alberto Magnaghi qui, s'inspirant de l'idée de «vivre in situ» de Peter Berg, a intégré le biorégionalisme à ses propres travaux dans la Biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun (Etérotopia, 2014). Issu de l'école des territorialistes italiens, Alberto Magnaghi s'est intéressé à l'histoire de communes italiennes, compilant le patrimoine, le folklore, et des recherches sur les outils utilisés en agriculture. Une resucée peu légitime, selon certains, qui y voient une récupération en dernière minute d'un discours vert à plaquer au planning territorial. Cette forme de biorégionalisme serait trop centrée sur l'urbain : l'idée même de biorégion urbaine fait hausser quelques sourcils.

Dédensifier Paris

Pour d'autres, c'est une manière pragmatique de faire advenir la biorégion. Le philosophe Thierry Paquot, qui retrace une généalogie du concept dans Mesure et démesure des villes (CNRS Editions, 2020), défend Alberto Magnaghi, avec lequel il a souvent eu l'occasion d'échanger : «Cela ne me semble pas déplacé de parler de biorégion urbaine, parce que j'appartiens à cette tendance qui considère que la ville n'existe plus», argumente-t-il. Dans ce monde de «banlieue totale» (Bernard Charbonneau) ou «rurbain» (Henri Lefebvre), il ne s'agit pas tant de rompre la barrière entre la ville et la nature mais de repenser l'urbain dans son ensemble. «Le biorégionalisme n'est pas un mot-valise, reprend Thierry Paquot, il a un sens précis. On voit parfois ceux qui bétonnent à outrance s'emparer du terme de biorégion, et ça, il faut s'en méfier.»

La biorégion urbaine qu'envisage Thierry Paquot n'a dans les faits pas grand-chose à voir avec les régions découpées par le gouvernement de François Hollande, qui avaient pour effet de réduire le nombre de villes au profit de poches de croissance, comme le Grand Paris ou le Grand Lyon. A l'inverse, il s'agirait plutôt de dédensifier les métropoles de manière décentralisée, moins hiérarchisée. C'est la piste qu'essaie d'explorer l'Institut Momentum, un laboratoire d'idées écologiste, dans son rapport Biorégion 2050. Dans ce scénario, l'Ile-de-France est découpée en huit biorégions - il fallait bien choisir un nombre -, Paris est dédensifié, les bourgs ruraux sont réinvestis, et les habitants consacrent une partie de leur temps à des activités de transition en dehors de leur vie professionnelle, qu'il s'agisse de démanteler un centre commercial ou de faire de l'agriculture. «La biorégion nous est apparue comme un outil anthropologique, souligne Agnès Sinaï, enseignante à Sciences-Po et coauteure du rapport. Comme les flux se raccourcissent, les habitants deviennent coproducteurs de leur territoire, plutôt qu'usagers et consommateurs. A travers la biorégion, nous voulions aussi réformer notre rapport au monde, trouver une sorte de résonance avec le milieu.»


Le biorégionalisme n'est donc pas un courant politique, mais plutôt une «éthique de l'échelle», continue Agnès Sinaï. «Il a des conséquences politiques, plus qu'il n'est politique», complète Mathias Rollot. C'est aussi un outil qui permet de combiner à l'échelle d'un territoire un certain nombre d'alternatives déjà existantes : permaculture, outils low-tech et décroissance. Un gros morceau, parfois dur à avaler pour qui n'est pas familier de la pensée écologique. Pour ceux qui redoutent un effondrement, le biorégionalisme est, à l'inverse, une évidence. Kirkpatrick Sale, toujours actif, en fait partie : dans un échange de mails avec Libération, il déplore que le biorégionalisme n'ait pas tellement évolué ces dernières années. «Mais il va se développer après l'effondrement de la civilisation occidentale : il n'y aura plus le choix, il faudra avoir un mode de vie biorégional, qui prenne soin de la nature.» En somme, si on ne veut pas manger les pissenlits par la racine de manière prématurée, il va falloir apprendre où et comment ils poussent
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Re: Les bioregions

Messagede Lehning le Dim 6 Juin 2021 15:01

Bonjour !

Ce n'est pas inintéressant mais pourquoi toujours vouloir établir des frontières, voire des nouvelles ?
Je me méfie du régionalisme, même bio.

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Messagede frigouret le Dim 6 Juin 2021 19:11

Bonjour.

Et bien comme je disais en ouverture du sujet il s'agit de juger de la pertinence d'établir un projet fédératif sur les bases des territoires naturels. Les limites territoriales ne sont pas une nouveauté dans la proposition fédéraliste libertaire, on parle bien d'entités territoriales quand on parle de communes, de cantons, de régions et même de confédérations continentales et pourquoi pas planétaire.

En fait dès que l'on parle de biens communs ( matériels ou immatériels) on sous entend une dimension territoriale et administrative .
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Messagede frigouret le Lun 7 Juin 2021 07:10

Image

Exemple de découpage par bassins versants
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Re: Les bioregions

Messagede frigouret le Ven 8 Oct 2021 12:38

Un article de Bakounine, le patriotisme des petites régions comme force contre l'étatisme.

Le Patriotisme physiologique ou naturel
1869


J’ai montré dans ma précédente lettre comment le patriotisme en tant que qualité ou passion naturelle procède d’une loi physiologique, de celle précisément qui détermine la séparation des êtres vivants en espèces, en familles et en groupes.

La passion patriotique est évidemment une passion solidaire. Pour la retrouver plus explicite et plus clairement déterminée dans le monde animal, il faut donc la chercher surtout parmi les espèces d’animaux qui, comme l’homme, sont doués d’une nature éminemment sociable ; parmi les fourmis, par exemple, les abeilles, les castors et bien d’autres qui ont des habitations communes stables, aussi bien que parmi les espèces qui errent en troupeaux ; les animaux à domicile collectif et fixe, représentant, toujours au point de vue naturel, la patriotisme des peuples agriculteurs, et les animaux vagabonds en troupeaux, celui des peuples nomades.

Il est évident que le premier est plus complet que ce dernier, qui n’implique, lui, que la solidarité des individus dans le troupeau, tandis que le premier y ajoute encre celle des individus avec le sol ou le domicile qu’ils habitent. L’habitude qui, pour les animaux aussi bien que pour l’homme, constitue une seconde nature, certaines manières de vivre, sont beaucoup mieux déterminées, plus fixées parmi les animaux collectivement sédentaires, que parmi les troupeaux vagabonds, et les habitudes différentes, ces manières particulières d’exister, constituent un élément essentiel du patriotisme.

On pourrait définir le patriotisme naturel ainsi : c’est un attachement instinctif, machinal et complètement dénué de critique pour des habitudes d’existence collectivement prises et héréditaires ou traditionnelles, et une hostilité tout aussi instinctive et machinale contre toute autre manière de vivre. C’est l’amour des siens et du sien et la haine de tout ce qui porte un caractère étranger. La patriotisme, c’est donc un égoïsme collectif d’un côté et la guerre de l’autre.

Ce n’est point une solidarité assez puissante pour qu’au besoin, les individus membres d’une collectivité animale ne s’entre-dévorent pas mutuellement ; mais elle est assez forte pourtant pour que tous ces individus, oubliant leurs discordes civiles, s’unissent contre chaque intrus qui leur arriverait d’une collectivité étrangère.

Voyez les chiens d’un village, par exemple. Les chiens ne forment point naturellement de république collective ; abandonnés à leurs propres instincts, ils vivent en troupeaux errants, comme les loups, et ce n’est que sous l’influence de l’homme qu’ils deviennent des animaux sédentaires. Mais une fois établis, ils constituent dans chaque village une sorte de république non communautaire, mais fondée sur la liberté individuelle, selon la formule tant aimée des économistes bourgeois : chacun pour soi et le diable attrape le dernier. C’est un laissez-faire et laissez-aller sans limite, une concurrence, une guerre civile sans merci et sans trêve, où le plus fort mord toujours le plus faible — tout à fait comme dans les républiques bourgeoises. Maintenant qu’un chien d’un village voisin vienne à passer seulement dans leur rue, et vous voyez aussitôt tous ces citoyens en discorde se ruer en masse contre le malheureux étranger.

Je le demande, n’est-ce pas la copie fidèle, ou plutôt l’original des copies qui se répètent chaque jour dans l’humaine société ? N’est-ce pas une manifestation parfaite de ce patriotisme naturel duquel j’ai dit et j’ose encore répéter, qu’il n’est rien qu’une passion toute bestiale ? Bestial, il l’est sans doute, puisque les chiens incontestablement sont des bêtes, et que l’homme, animal comme le chien et comme tous les autres animaux sur la terre, mais animal doué de la faculté physiologique de penser et de parler, commence son histoire par la bestialité pure pour arriver à travers tous les siècles à la conquête et à la constitution plus parfaite de son humanité.

Une fois cette origine de l’homme connue, il n’est plus besoin de s’étonner de sa bestialité, qui est un fait naturel parmi d’autres faits naturels, ni même de s’indigner contre elle, d’où il ne résulte pas du tout qu’il ne faille la combattre avec la plus grande énergie, puisque toute la vie humaine de l’homme n’est rien qu’un combat incessant contre sa bestialité naturelle au profit de son humanité.

J’ai tenu seulement à constater que le patriotisme, que les poètes, les mystiques, les politiciens de toutes les écoles, les gouvernements et toutes les classes privilégiées nous vantent comme une vertu idéale et sublime, prend ses racines non dans l’humanité de l’homme, [mais] dans sa bestialité.

Et en effet, c’est à l’origine de l’histoire et, actuellement, c’est dans les parties les moins civilisées de l’humaine société, que nous voyons le patriotisme naturel régner sans partage. — Il constitue dans les collectivités humaines un sentiment sans doute beaucoup plus compliqué que dans les autres collectivités animales, par cette seule raison que la vie de l’homme, animal pensant et parlant, embrasse incomparablement plus d’objets que celle des animaux des autres espèces : aux habitudes et aux traditions toutes physiques viennent encore se joindre chez lui les traditions plus ou moins abstractives, intellectuelles et morales, une foule d’idées et de représentations fausses ou vraies, avec différentes coutumes religieuses, économiques, politiques et sociales. — Tout cela constitue autant d’éléments du patriotisme naturel de l’homme, en tant que toutes ces choses, se combinant d’une façon ou d’une autre, forment, pour une collectivité particulière quelconque, un mode particulier d’existence, une manière traditionnelle de vivre, de penser et d’agir autrement que les autres.

Mais quelque différence qu’il y ait entre le patriotisme naturel des collectivités humaines et celui des collectivités animales, sous le rapport de la quantité et même de la qualité des objets qu’ils embrassent, ils ont ceci de comment qu’ils sont également des passions instinctives, traditionnelles, habituelles, collectives et que l’intensité de l’un aussi bien que de l’autre ne dépend aucunement de la nature de leur contenu. On pourrait dire au contraire que moins ce contenu est compliqué, plus il est simple, et plus intense et plus énergiquement exclusif est le sentiment patriotique qui le manifeste et l’exprime.

L’animal est évidemment beaucoup plus attaché aux coutumes traditionnelles de la collectivité dont il fait partie que l’homme ; chez lui cet attachement patriotique est fatal et, incapable de s’en défaire par lui-même, il ne s’en délivre parfois que sous l’influence de l’homme. De même, dans les collectivités humaines, moins grande est la civilisation, moins compliqué et plus simple est le fond même de la vie sociale, et plus le patriotisme naturel, c’est-à-dire l’attachement instinctif des individus pour toutes les habitudes matérielles, intellectuelles et morales qui constituent la vie traditionnelle et coutumière d’une collectivité particulière, aussi bien que leur haine pour tout ce qui en diffère, pour tout ce qui y est étranger, se montrent intenses. — D’où il résulte que le patriotisme naturel est en raison même de l’humanité dans les sociétés humaines.

Personne ne contestera que le patriotisme instinctif ou naturel des misérables populations des zones glacées, que la civilisation humaine a à peine effleurées et où la vie matérielle elle-même est si pauvre, ne soit infiniment plus fort ou exclusif que le patriotisme d’un Français, d’un Anglais ou d’un Allemand, par exemple. L’Allemand, l’Anglais, le Français peuvent vivre et s’acclimater partout, — tandis que l’habitant des régions polaires mourrait bientôt du mal du pays, si on l’en tenait éloigné. Et pourtant, quoi de plus misérable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l’intensité du patriotisme naturel n’est point une preuve d’humanité, mais de bestialité.

A côté de cet élément positif du patriotisme, qui consiste dans l’attachement instinctif des individus pour le mode particulier d’existence de la collectivité dont ils sont les membres, il y a encore l’élément négatif, tout aussi essentiel que le premier et qui en est inséparable : c’est l’horreur également instinctive pour tout de qui y est étranger — instinctive et par conséquent tout à fait bestiale ; oui, réellement bestiale, car cette horreur est d’autant plus énergique et plus invincible que celui qui l’éprouve a moins pensé et compris, est moins homme.

Aujourd’hui, on ne trouve cette horreur patriotique pour l’étranger que chez les peuples sauvages ; on la retrouve en Europe au milieu des populations à demi sauvages que la civilisation bourgeoise n’a point daigné éclairer, — mais qu’elle n’oublie jamais d’exploiter. Il y a dans les plus grandes capitales d’Europe, à Paris même, et à Londres surtout, des rues abandonnées à une population misérable et qu’aucune lumière n’a jamais éclairée. — Il suffit qu’un étranger s’y présente pour qu’une foule d’êtres humains misérables, hommes, femmes, enfants, à peine vêtus et portant sur leurs figures et sur toute leur personne les signes de la misère la plus affreuse et de la plus profonde abjection, l’entourent, l’insultent et quelquefois même le maltraitent, seulement parce qu’il est étranger. — Ce patriotisme brutal et sauvage n’est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s’appelle : humanité ?

Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclairés, comme le Journal de Genève, par exemple, qui n’éprouvent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale. Je veux pourtant leur rendre justice et je reconnais volontiers qu’ils les exploitent sans les partager en aucune manière, et seulement parce qu’ils trouvent intérêt à les exploiter, de même que font aujourd’hui à peu près tous les prêtres de toutes les religions, qui prêchent les niaiseries religieuses sans y croire, et seulement parce que qu’il est évidemment dans l’intérêt des classes privilégiées que les masses populaires continuent, elles, d’y croire.

Lorsque le Journal de Genève se trouve à bout d’arguments et de preuves, il dit : c’est une chose, une idée, un homme étrangers, et il a une si petite idée de ses compatriotes, qu’il espère qu’il lui suffira de proférer ce mot terrible d’étranger pour qu’oubliant tout, et sens commun et humanité et justice, ils se mettent tous de son côté.

Je ne suis point genevois, mais j’ai trop de respect pour les habitants de Genève, pour ne pas croire qu’il [le Journal de Genève] se trompe. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l’humanité à la bestialité exploitée par l’astuce.

J’ai dit que le patriotisme en tant qu’instinctif ou naturel, ayant toutes ses racines dans la vie animale, ne présente rien en plus qu’une combinaison particulière d’habitudes collectives : matérielles, intellectuelles et morales, économiques, politiques, religieuses et sociales, développées par la tradition ou par l’histoire, dans une société humaine restreinte. Ces habitudes, ai-je ajouté, peuvent être bonnes ou mauvaises, le contenu ou l’objet de ce sentiment instinctif n’ayant aucune influence sur le degré de son intensité ; et même si l’on devait admettre sous ce dernier rapport une différence quelconque, elle pencherait plutôt en faveur des mauvaises habitudes que des bonnes. Car — à cause même de l’origine animale de toute humaine société, et par l’effet de cette force d’inertie, qui exerce une action tout aussi puissante dans le monde intellectuel et moral que dans le monde matériel — dans chaque société qui ne dégénère pas encore, mais qui progresse et marche en avant, les mauvaises habitudes, ayant toujours pour elles la priorité du temps, sont plus profondément enracinées que les bonnes. Ceci nous explique pourquoi, sur la somme totale des habitudes collectives actuelles, dans les pays les plus avancés du monde civilisé, les neuf dixièmes au moins ne valent rien.

Qu’on ne s’imagine pas que je veuille déclarer la guerre à l’habitude qu’ont généralement la société et les hommes de se laisser gouverner par l’habitude. En cela, comme en beaucoup d’autres choses, ils ne font que fatalement obéir à une loi naturelle, et il serait absurde de se révolter contre des lois naturelles. L’action de l’habitude dans la vie intellectuelle et morale des individus aussi bien que des sociétés est la même que celle de l’action végétative dans la vie animale. L’une et l’autre sont des conditions d’existence et de réalité. Le bien aussi bien que le mal, pour devenir une chose réelle, doit passer en habitude soit dans l’homme pris individuellement, soit dans la société. Tous les exercices, toutes les études auxquels les hommes se livrent n’ont point d’autre but, et les meilleures choses ne s’enracinent dans l’homme, au point de devenir sa seconde nature, que par cette puissance d’habitude. Il ne s’agit donc pas de se révolter follement contre elle, puisque c’est une puissance fatale, qu’aucune intelligence ni volonté humaine ne sauraient renverser. Mais si, éclairés par la raison du siècle et par l’idée que nous nous formons à la vraie justice, nous voulons sérieusement devenir des hommes, nous n’avons qu’une chose à faire : c’est d’employer constamment la force de volonté, c’est-à-dire l’habitude de vouloir, que des circonstances indépendantes de notre vouloir ont développées en nous, à l’extirpation de nos mauvaises habitudes et à leur remplacement par des bonnes. Pour humaniser une société tout entière, il faut détruire sans pitié toutes les causes, toutes les conditions économiques, politique et sociales qui produisent dans les individus la tradition du mal, et à les remplacer par des conditions qui auraient pour conséquence nécessaire d’engendrer dans ces mêmes individus la pratique et l’habitude du bien.

Au point de vue de la conscience moderne, de l’humanité et de la justice, telles que, grâce aux développements passés de l’histoire, nous sommes enfin parvenus à comprendre, le patriotisme est une mauvaise, étroite et funeste habitude, puisqu’elle est la négation de l’égalité et de la solidarité humaines. La question sociale, posée pratiquement aujourd’hui par le monde ouvrier de l’Europe et de l’Amérique, et dont la solution n’est possible que par l’abolition des frontières des États, tend nécessairement à détruire cette habitude traditionnelle dans la conscience des travailleurs de tous les pays. Je montrerai plus tard comment, dès le commencement de ce siècle, elle a été déjà fortement ébranlée dans la conscience de la haute bourgeoisie financière, commerçante et industrielle, par le développement prodigieux et tout international de sa richesse et de ses intérêts économiques. Mais il faut que je montre d’abord comment, bien avant cette révolution bourgeoise, le patriotisme naturel, instinctif et qui par sa nature même ne peut être qu’un sentiment très étroit, très restreint et une habitude collective toute locale, a été, dès le début de l’histoire, profondément modifié, dénaturé et diminué par la formation successive des États politiques.

En effet, le patriotisme en tant que sentiment tout à fait naturel, c’est-à-dire produit par la vie réellement solidaire d’une collectivité et encore point ou peu affaibli par la réflexion ou par l’effet des intérêts économiques et politiques, aussi bien que par celui des abstractions religieuses ; ce patriotisme sinon tout à fait, du moins en grande partie animal, ne peut embrasser qu’un monde très restreint : une tribu, une commune, un village. Au commencement de l’histoire, comme aujourd’hui chez les peuples sauvages, il n’y avait point de nation, ni de langue nationale ni de culte national, — il n’y avait donc pas de patrie dans le sens politique de ce mot. Chaque petite localité, chaque village avait sa langue particulière, son dieu, son prêtre ou son sorcier, et n’était rien qu’une famille multipliée, élargie, qui s’affirmait en vivant, et qui, en guerre avec toutes les autres tribus, niait par son existence tout le reste de l’humanité. Tel est le patriotisme naturel dans son énergique et naïve crudité.

Nous retrouverons encore des restes de ce patriotisme même dans quelques-uns des pays les plus civilisés de l’Europe, en Italie, par exemple, surtout dans les provinces méridionales de la péninsule italienne, où la configuration du sol, les montagnes et la mer, créant des barrières entre les vallées, les communes et les villes, les sépare, les isole et les rend à peu près étrangères l’une à l’autre. Proudhon, dans sa brochure sur l’unité italienne, a observé avec beaucoup de raison que cette unité n’était encore qu’une idée, une passion toute bourgeoise et nullement populaire ; que les populations des campagnes au moins y sont restées jusqu’à cette heure en très grande partie étrangères, et j’ajouterai hostiles, parce que cette unité se met en contradiction, d’un côté, avec leur patriotisme local ; de l’autre, ne leur a rien apporté jusqu’ici qu’une exploitation impitoyable, l’oppression et la ruine.

Même en Suisse, surtout dans les cantons primitifs, ne voyons-nous pas très souvent le patriotisme local lutter contre le patriotisme cantonal et ce dernier contre le patriotisme politique, national de la Confédération républicaine tout entière ?

Pour me résumer, je conclus que le patriotisme en tant que sentiment naturel, étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment essentiellement tout local, est un empêchement sérieux à la formation des États, et par conséquent ces derniers, et avec eux la civilisation, n’ont pu s’établir qu’en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale.



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Re: Les bioregions

Messagede Lehning le Ven 8 Oct 2021 13:36

Bonjour !

Max Nettlau parle aussi de ce patriotisme bakouninien, expression qui ne lui plaisait pas.
Perso, je n'aime pas non plus et même pas du tout ce mot de patriotisme. Surtout à ce qu'il renvoie: la patrie, la défense de la patrie qui engendre des guerres, etc. Mais aussi à du nationalisme. L'un des meilleurs exemples aujourd'hui est par exemple le parti "Les Patriotes" de Philipot, ex bras droit de Marine Le Pen.

Bref, même si la définition de Bakounine du patriotisme est d'un autre niveau et différente et critique (patriotisme physiologique et naturel), l'emploi de ce mot me semble quelque peu contradictoire avec l'anarchisme.

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