Un regard noir

Partageons le passé pour mieux inventer l'avenir...

Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 16:46

Ce fut le cas avec René Michaud, Albert Gazier et Léon Boutebien de la fraction non communiste de la CGT clandestine qui collaborèrent à la rédaction et la fabrication de Force ouvrière qui deviendra, après quelques numéros, Résistance ouvrière. Ils furent à l'origine du réseau Libération-Nord. Dans son témoignage, Henri Bouyé précise: "Cette appellation ayant pour nous des relents incontestablement "gaullisants", nous cessâmes de le diffuser, mais il continua d'être entreposé chez nous". Dans le sous-sol de la boutique de fleuriste d'Henri Bouyé, étaient également entreposés des journaux clandestins qu'ils ne diffusaient pas, comme Combat et Libération Nord qui faisaient l'objet de très forts tirages.
Parallèlement de 1941 à 1944, des imprimés anarchistes circulent clandestinement et sont distribués, tant en zone nord que Sud. En 1943, c'est en plein air, dans la forêt de Montmorency que plus de trente militants de Paris et de la banlieue se réunissent sous le prétexte d'une "balade champêtre" organisée par un "foyer naturiste" fantôme. A cette occasion, Julien Toublet se souvenait de la présence d'Henri Bouyé, de Louis Louvet, de May Picqueray, d'Anna et Louis Girault, d'Hélène Labastard (la compagne de George Adam), de Simone Larcher, de Marchal, d'Albert Védrin, d'Aimé et Marthe Capelle... et Henri Bouyé de George Vincey, Rachel Lantier et Emile Babouot. Sous l'influence des militants anarcho-syndicalistes fut proposée une organisation fédérale qui s'articula, à l'instar des libertaires espagnols, en trois branches: une première de "jeunesse", une deuxième spécifiquement anarchiste et une dernière économique ou syndicale, dont l'ensemble fut coiffé du sigle Mouvement libertaire. Il convient de rappeler ici que les militants n'étaient pas d'accord sur le sigle à adopter, ce qui expliqua l'emploi, sur les documents diffusés à l'époque, de diverses signatures: "Fédération libertaire unifiée", "Fédération anarchiste", "Mouvement libertaire"... Henri Bouyé fut l'un des principaux animateurs de la branche spécifiquement anarchiste. Il prépara un texte, Organisation du Mouvement fédéraliste, pour servir de base de discussion à la Libération qui sera adopté lors du "congrès" organisé à Toulouse en juillet 1943. Pour le cas où le document tomberait par mégarde dans des mains malveillantes, ce texte ne comportera aucun mot évocateur comme libertaire, anarchie, etc. Avant l'assemblée toulousaine, les responsables parisiens Bouyé, Toublet et Laurent organisent, sous l'initiative de François Deluret, une réunion dans la salle de l'ancienne Bourse du Travail. Deluret raconte dans son témoignage:

"La réunion était clandestine. Les présents firent le point des décisions à prendre. C'était la joie générale avec la certitude du renouveau du mouvement. C'est là que fut murmuré que, grâce à une personne sympathique à nos idées, venait de se créer un chantier forestier pour les réfractaires de toutes origines mais surtout de nos tendances, désireux de ne pas aller en Allemagne. Un chiffre circulait: ils seraient déjà 300 ! Il se disait aussi qu'à Paris même nous avions deux syndicats avec comme animateurs des copains à nous. Nous étions à cette réunion une cinquantaine. Il régnait une ambiance de grande confiance dans l'avenir et ce fut facilement (trop peut-être) que toutes les décisions furent prises et que fut désignée en particulier une délégation de quatre camarades -dont deux femmes- qui iraient à Toulouse."

Photo: Henri Bouyé:
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Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 17:28

En novembre-décembre 1943, Georges Gourdin fut le principal rédacteur du Manifeste de la Fédération libertaire unifiée qui fut tiré à 4000 exemplaires et diffusé dans la région parisienne et peut-être en zone Sud. Ce texte affirmait nécessaire l'action révolutionnaire dans un esprit internationaliste, dénonçait l'attitude néfaste et criminelle des libertaires et syndicalistes qui ont participé au service des gouvernements totalitaires de Berlin et Vichy, se déclarait ennemi du bureaucratisme et de ses déviations étatistes et proposait le fédéralisme comme véritable forme d'avenir d'une gestion stable et équitable. Une réunion importante, organisée par Henri Bouyé et Louis Laurent, s'était tenue le 15 janvier 1944 au siège du Syndicat d'agents de change, près de la Bourse, rue Saint-Marc, Paris 2°, où Louis Laurent était employé. Avec nos deux organisateurs étaient présents, d'après une lettre d'Henri Bouyé:

"Emile Babouot, Georges Vincey, deux jeunes camarades très actives Alicia et Anna, avec lesquelles plusieurs d'entre nous avaient mené campagne contre la guerre en juillet-août 1939 [...] ainsi que plusieurs autres militants, amenés de banlieue par ceux que nous connaissions, tous militants de l'avant-guerre, mais dont je ne me souviens pas les noms. Il y avait aussi un camarade espagnol, qui s'attachait surtout à rapprocher les positions des uns et des autres [...] nous étions autour d'une douzaine - dont deux syndicalistes, [...] dont les objectifs n'étaient pas les mêmes que les nôtres, et qui d'ailleurs n'ont pas continué à être en rapport avec nous."

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Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 19:43

C'est à cette réunion qu'un accord se fit sur la structure de l'organisation des anarchistes, qui servira de base de discussion pour l'organisation de la future FA et sera présenté à la rencontre inter-régionale d'Agen des 29 et 30 octobre. Puis en février-mars 1944, Henri Bouyé se fit le commis-voyageur de la résurrection du mouvement et se déplace, sous sa fausse identité, dans toute la zone sud où des groupes se reconstituaient. A ce sujet il écrit:

"Je fus chargé de faire une tournée dans le Midi pour prendre contact avec un maximum de militants, dans le but d'harmoniser les efforts des uns et des autres. Tâche fort ingrate, car des individualistes impénitents et des pacifistes prudemment attentistes (le tout dans le plus pur style des années 1930) ne voyaient pas d'un très bon œil ce "messager" que pour eux, je pouvais être d'une ère susceptible de devenir, pour nos milieux, celle de l'organisation !"
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Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 20:34

Il rencontra Alphonse Tricheux à Toulouse, Léopold Gros à Nîmes, Paul Estève résistant de l'AS à Narbonne, François Deluret à Villeneuve-sur-Lot, des militants dont il a oublié les noms à Tarbes, à Pau et à Marseille, Voline qu'il connaissait de la FAF. [Dans son témoignage Henri Bouyé précise que lors de sa visite à Voline: "Nous avons notamment abordé le sempiternel débat sur le syndicalisme car dans ce moment Pierre Besnard venait de sortir un livre dans lequel il exposait "modestement" (!) à l'intention des futurs vainqueurs du conflit en cours un "plan" pour réorganiser le monde [...] fait surtout de redites qui n'amenait pas grand-chose ; et parlant du syndicalisme comme solution miracle [...], Voline illustra son propos de la façon suivante: suppose un bol profond à la surface intérieure très lisse dans lequel on met une souris vivante. Que fait-elle pour essayer d'en sortir ? Elle saute en l'air, retombe sur ses pattes, glisse, et se retrouve immédiatement au fond d'où elle est partie. Alors elle recommence une fois, deux fois, trois fois et ainsi de suite, mais toujours sans résultats. Telle devient la situation d'un syndicalisme narcissiste. (Ce n'est pas moi qui l'aurais contredit...)." Voir Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 107.] Grâce à ces déplacements pendant une période fort dangereuse où André Arru fut arrêté, la liaison avec la province se structura et se constitua une Fédération libertaire unifiée.

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Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 20:53

En mai 1944, Georges Gourdin contribua à rétablir les liens entre anarchistes ; spécialiste dans la confection des faux papiers, il permit à de nombreux camarades ou réfugiés d'échapper à la Gestapo. Il fut arrêté, torturé par celle-ci mais ne parla pas ; détenu à la prison de Fresnes jusqu'en août 1944, puis déporté, il mourra en Allemagne, à l'âge de 29 ans, sans doute au camp d'Elbrück.

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Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 21:42

Au cours de cette même période, des tracts et le manifeste sont diffusés parfois sous les titres d'Organisation du mouvement fédéraliste ou Fédération libertaire unifiée. Un bulletin intérieur de discussion, le Lien, tiré à la Gestetner facilite les échanges. L'un d'eux, intitulé La Guerre c'est ça et se terminant par un grand "A bas la guerre", avait été rédigé pour l'essentiel par Louis Louvet et distribué au printemps. Une brochure de propagande, Les libertaires et le problème social, le fédéralisme, berceau de la liberté, dont le contenu fut largement discuté est une œuvre collective à laquelle ont participé autour d'Henri Bouyé: Vogue, Emile Babouot, Jean-Louis Lefevre, Roger Caron, Renée Lamberet, Giliane Berneri, Raymond Asso... Elle fut écrite en vue de faire connaître les grandes lignes du fédéralisme libertaire et ses rapports avec les services publics. Dans ce texte, la structure générale de la société libertaire s'articulait sur trois grands points: 1er L'activité économique avec les coopératives de consommation et de production. 2° La structure sociale avec la commune libre. 3° Les services publics avec la statistique, la sécurité individuelle et collective, l'état civil, l'habitation, les loisirs, la communication, radiodiffusion, l'enseignement, la santé publique, la défense de la révolution. Elle fut imprimée et diffusée en mars 1945 et rééditée en août de la même année. [Cette brochure a été rééditée en 1978 dans le cadre des brochures Volonté anarchiste du groupe Fresnes-Antony sous le titre Les Anarchistes et le problème social. Elle ne fut pas éditée par la FA comme cela est indiqué par erreur, mais par le Mouvement libertaire.] Enfin, en juillet 1944, pendant la Libération, alors que les Allemands n'ont pas encore totalement quitté Paris, des tracts et des affiches Retour à la liberté ! Contre toute dictature ! expédiés en province, placardés massivement sur les murs de Paris et de la banlieue, sonnèrent le ralliement sous le sigle de la Fédération anarchiste.
Au même moment, une affiche au format 65x50 cm Retour à la Liberté, éditée sous le sigle de la Fédération anarchiste dont le texte est l'œuvre de Guennec du groupe de Villeneuve-Saint-Georges, enthousiasma tellement les militants de la région parisienne qu'ils en manquèrent. [Henri Bouyé, témoignage, Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 111.] Ce qui était convenu d'appeler la branche économique du mouvement de résistance libertaire, dont l'un des principaux animateurs était Julien Toublet, avait pris la décision de principe, après des débats difficiles dus à la clandestinité, de ne pas reconstituer la CGT-SR et de "rentrer dans l'unité" après la Libération. A cet effet, des contacts furent pris avec la "CGT clandestine" partie syndicale de la Résistance officielle. [Toublet Julien, "Un itinéraire syndicaliste révolutionnaire" dans Alternative syndicaliste, n° 4, 1993, pp. 42-43.] Mais la mainmise par les communistes sur la CGT va contraindre les anarcho-syndicalistes de créer dès 1945, des Comités de défense syndicaliste (CDS) qui évolueront ensuite en Fédération syndicale française (FSF). Au sujet de la presse anarchiste clandestine, Louis Le Bot avec l'aide d'André Maille, dit Hainer, fit paraître à Epinay-sur-Seine un périodique semi-clandestin sous les titres successifs de Le Rebelle (n° 1, décembre 1944) puis L'Insurgé, puis à nouveau Le Rebelle, jusqu'en 1946. Maille collabora à Ce qu'il faut dire dès sa première édition par Louis Louvet en 1944. Le Bot se rapprochera de La Révolution prolétarienne et participera à sa rédaction dès sa réédition en 1947. Pendant l'Occupation, à une date non précisée, Georges Cochon fit paraître Le Raffût, un journal dont l'édition fut sans doute éphémère.
[Voir le Maitron. Un fac-similé de Le Rebelle, n° 2, figure dans Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 81.]
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Messagede Lehning le Mar 11 Juil 2017 20:27

Renaissance du mouvement libertaire

Henri Bouyé écrit:

"En octobre 1944, la guerre n'est pas terminée, mais la France n'est plus occupée par l'armée allemande depuis août de la même année, et son gouvernement provisoire, présidé par le général de Gaulle, et antérieurement installé à Alger, siège maintenant à Paris. Les retrouvailles entre militants s'étant multipliées, de nouveaux groupes se constituèrent, de nombreux sympathisants, jeunes et adultes, entrent en relation avec nos milieux ; première rencontre à l'échelon inter-régional à Agen. D'aucuns ont parlé d'un congrès, mais le terme est exagéré ; il est procédé au passage en revue des évènements passés et présents, et à un examen de ce qui a été fait ou est en cours pour le rayonnement de l'anarchisme."

Cette réunion préparatoire ou pré-congrès se tiendra les 29 et 30 octobre. Comme lors de toute rencontre, et celle-ci était l'une des premières réunions importantes, un point des différentes délégations fut réalisé, de manière à connaître les groupes ou les individus présents ou excusés. Les principaux militants du mouvement de résistance anarchiste clandestin étaient enfin réunis. Il y avait Jean-René Saulière, dit André Arru, Julia pour Toulouse, Laurent Lapeyre pour Bordeaux, Voline pour Marseille, Henri Bouyé pour Paris, Pierre Besnard pour Agen et des délégations, Villeneuve-sur-Lot, Langon, etc.
Ce fut la dernière apparition de Voline qui devait décéder le 18 septembre 1945. Louis Louvet de Paris avait envoyé une lettre d'excuses et d'explications sur la situation des anarchistes dans la région parisienne avec quelques propositions. Il est précisé, dans une motion préjudicielle présentée par Bouyé, que la réunion d'Agen "n'est pas un congrès mais une prise de contact entre militants de localités et de régions diverses".
Ensuite, fut exposé le but principal de cette prise de contact préparatoire, qui était de faire le point sur la situation et de préparer l'avenir en proposant des projets. Au cours des séances, tout le travail fait clandestinement, aussi bien sur la structure organique que sur la déclaration de principe, fut approuvé. L'ensemble des militants présents s'engagera à faire revivre les groupes. Les difficultés à la reprise de la parution du Libertaire seront évoquées et l'on confia aux camarades parisiens du quai de Valmy le soin de les résoudre. De manière à propager leurs idées, il sera proposé de créer une maison d'édition, une école de propagandistes, ainsi qu'une commission de propagande qui "pourra comprendre autant de membres qu'il sera nécessaire, au moins un de chaque tendance". Après les rapports des groupes, l'assemblée donna la parole à Pierre Besnard qui voulait exposer son cas.

"Il nous explique que c'est mandaté par une organisation syndicale qu'il est entré dans la légion des combattants pour remplir une tâche déterminée. Il déclare avoir la possibilité de se justifier par des documents qu'il soumettra aux groupes dès que possible."

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Messagede Lehning le Mar 11 Juil 2017 20:43

Les militants présents adoptèrent la motion suivante:

"Ayant entendu les explications détaillées de Pierre Besnard sur son cas particulier, les camarades réunis le 29 octobre 1944 déclarent que, personnellement, ils lui gardent leur confiance intime. Quant à la position du mouvement à son sujet, les organisations libertaires statueront après examen de la documentation qui leur sera soumise."
[Henri Bouyé, Compte rendu de l'assemblée d'Agen, les 29 et 30 octobre 1944, 3 pages ronéotypées par Georges Fontenis, Annexe II de L'Autre Communisme, op. cit.]

Comme l'a rappelé Georges Fontenis:

"L'affaire en resta là: aucune documentation ne fut jamais soumise à quelque organisation que ce soit."
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Messagede Lehning le Mar 11 Juil 2017 21:16

A l'issue de ces deux journées de "discussion fraternelle", la résolution adoptée précisait [qu']

"ils constatent avec joie leur unité de vues tant sur les principes fondamentaux de l'anarchisme, que de la façon de constituer le mouvement en une seule vaste organisation [...] Ils considèrent que le mouvement libertaire grâce à la souplesse de sa nouvelle organisation, est ouvert à toutes les tendances [...]."

L'objectif était de poser les bases d'une nouvelle organisation qui devrait permettre

"à toutes les tendances d'œuvrer vers un but commun, tout en conservant leur caractère affinitaire ainsi que le maximum possible de liberté, sans que l'unité du mouvement puisse être diminuée."

:A:
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Messagede Lehning le Mar 11 Juil 2017 22:21

L'ensemble des militants réunis s'engagea à préparer le congrès national constitutif. La Fédération libertaire changea de nom provisoirement et devint le Mouvement libertaire. Cette nouvelle appellation fut diversement interprétée et prêta à confusion. Pour les uns, cela désignait une seule organisation souple mais solidement édifiée, et pour les autres elle englobait aussi les non organisés, se refusant à toute convention pouvant découler du principe d'association. Enfin, pour que le mouvement soit plus vaste, il fut décidé que le congrès national soit ouvert à tous ceux se réclamant de l'anarchisme ou de l'anarcho-syndicalisme, sans distinction de tendance, et même aux non-adhérents. Toutefois, il était demandé à ces derniers de se faire recommander par deux camarades connus pour assister aux débats. Henri Bouyé est confirmé dans ses responsabilités au secrétariat de "la commission administrative" chargée "de coordonner les groupes et aussi les individualistes géographiquement isolés". [Compte-rendu du pré-congrès d'Agen, six pages dactylographiées, Archives du CIRA de Marseille, Henri Bouyé, Compte rendu de l'assemblée d'Agen, les 29 et 30 octobre 1944, 3 pages ronéotypées.] Dès les premières résolutions, nous remarquons le rôle central et excessif que cette réunion préparatoire donna aux tendances. A la suite du pré-congrès d'Agen, se cristallisa, sur le problème de l'organisation, un contentieux, entre d'une part Henri Bouyé favorable à un fonctionnement fédéraliste et statutaire sérieux et d'autre part Louis Louvet propice à une entente plus souple à partir de groupements affinitaires et qui était soutenu, à Paris, par Maurice Laisant et le groupe d'Asnières. [C'est à la suite du pré-congrès d'Agen que s'installa un contentieux entre, d'une part, Bouyé et, de l'autre, Louvet et Maurice Laisant. Lors du compte rendu de cette assemblée, où Louvet attendait le résultat des propositions faites dans sa lettre, Bouyé fut bref et brusque en répondant: "Les camarades l'ont lue [...], le mouvement est ouvert à tous. Ceux qui veulent y venir ont la liberté d'y venir [...] ceux qui sont à la porte resteront sur le paillasson s'ils ne veulent pas y venir." Ensuite, Maurice Laisant, qui demeurait à présent à Paris, écrivit à son frère Charles qui était resté à Toulouse, et lui demanda pour quelle raison l'assemblée n'a pas trouvé "un accord, sous une forme ou sous une autre avec Louvet". Son frère lui répond "que ce n'est pas du tout comme ça que ça s'est passé": en effet, dans la charte de la nouvelle fédération, "il a été adopté le principe suivant: groupement de base, groupements d'affinité dont les membres sont parrainés, fédérations locales, régionale, mouvement libertaire. Ces structures permettent à toutes les tendances d'avancer vers un but commun tout en conservant un caractère affinitaire ainsi qu'un maximum possible de liberté sans que l'unité du mouvement puisse en être diminuée". Ensuite, ils lui demandent "d'interroger Bouyé et les camarades du Libertaire à ce sujet", car "il était chargé de faire" des propositions à Louvet dans ce sens, tous les groupes "étant unanimes sur ce point". "Si cet accord ne pouvait se conclure, ils ne manqueraient pas de faire inscrire cette question à l'ordre du jour du prochain congrès." La lettre était signée par Charles Laisant et contresignée par Arru. Bouyé était un farouche défenseur de l'organisation et n'était donc pas favorable aux regroupements affinitaires. Lorsque Maurice Laisant lui apporta la lettre, il répliqua devant son groupe: "Mes camarades, nous avons une lettre au sujet de cette affaire Louvet ; [...] si vous voulez je vais vous la lire, mais auparavant, [...] je vous propose que tout ce qui pourrait avoir trait à une possible entente avec Louvet soit repoussé par le mouvement sans être examiné." Immédiatement tous les membres du groupe levèrent la main à l'exception de Fernand Planche, de Vincey, de Torion et de M. Laisant, et c'est ainsi que l'affaire fut classée. Comme le dit Maurice Laisant: "A ce moment dans le mouvement anarchiste, on votait à des cadences extraordinaire." Cette anecdote aura de l'importance par la suite, Bouyé, perdra l'appui des militants "humanistes" comme Arru, Aristide Lapeyre, les frères Laisant et le groupe de Louvet qui penchaient pour un système organisationnel réduit et à son sens inefficace. Voir Maurice Laisant, Regard sur le mouvement libertaire 1938-1972, op. cit.] Il est important de préciser ici que le conflit Bouyé et Louvet deviendra la personnalisation et le symbole de l'affrontement entre l'héritage et la revendication théorique d'un courant libéral, humaniste, philosophique et pacifiste qu'on appellera d'abord, car la province y sera majoritaire, "les Girondins" opposés à un courant fédéraliste, ouvriériste, révolutionnaire, communiste libertaire favorable à "la lutte des classes" qu'on appellera, à cause de la domination parisienne, "les Jacobins".

Photos: Maurice Laisant ; Henri Bouyé ; Louis Louvet:
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Messagede Lehning le Mer 12 Juil 2017 00:04

Louis Louvet, né le 2 février 1899, était un militant qui avait joué un rôle important dans la propagande écrite et orale du milieu anarchiste de l'entre-deux-guerres. En effet, il fut, au sein de l'UA, gérant du Libertaire en 1924, puis en 1925, il publia l'Eveil, l'organe des Jeunesses libertaires de la FJAL.
L'année suivante, il quitta l'UACR qu'il jugeait trop sectaire, éditera L'Anarchie, un journal de tendance individualiste jusqu'en 1928. Le 8 janvier de cette année 1926, il rejoindra alors Sébastien Faure au sein de l'AFA (Association des fédéralistes anarchistes) dont il revendiquera ensuite l'influence, puis il créera la Fédération des jeunes anarchistes autonomes (FJAA) dont il sera l'un des animateurs jusqu'en 1939. En 1931, il fonda sous le titre de "Causeries populaires" une tribune de libre discussion fondée sur des conférences dont les comptes rendus paraîtront d'abord dans une publication du même titre, puis ensuite, il lancera de 1932 à 1935 L'Action libre qui tirera jusqu'à 10 000 exemplaires et de 1932 à 1934, avec sa compagne Rachel Willissec, sous son pseudonyme de Simone Larcher, la revue Contreverse. Membre du Syndicat des correcteurs, il avait été nommé vice-président de l'Association d'entraide de la presse fondée clandestinement en 1942. Il fut maintenu dans ses fonctions à la Libération en novembre 1944 et reprit son activité de militant anarchiste. Il fréquentera brièvement le groupe de Bouyé. Mais, fort de son passé, Louis Louvet avait l'ambition d'animer sur la région parisienne un groupe et une revue dont le communisme libertaire à la fois humaniste, affinitaire et synthésiste revendiquait les héritages de l'individualisme et de Sébastien Faure. Dans le CQFD, n° 14, du 1er novembre 1945, il rappelle:

"Nous avions, Simone Larcher et moi, dès 1941, tiré des plans, mis sur chantier ensuite, le lancement d'un périodique."

Photos: Louis Louvet ; Simone Larcher:
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Messagede Lehning le Mer 12 Juil 2017 00:42

Aussi, le 22 octobre 1944, la situation lui parut favorable pour qu'il constitue un groupe revue qu'il intitula provisoirement Elisée Reclus - Ce qu'il faut dire et, grâce au concours d'un militant ouvrier du livre, dans la nuit du 30 au 31 octobre 1944, 4000 exemplaires d'un numéro circulaire hors-série sont tirés et expédiés aussitôt aux 3000 adresses qu'il avait collectées avec l'aide de sa compagne Simone Larcher et "dont un certain nombre, se révélèrent périmées".
Puis, le 4 décembre, sortira le premier numéro de Ce qu'il faut dire (CQFD), sans autorisation de parution et de papier. Dans ce numéro, on ne releva que quatre signatures, celles bien sûr, de Louvet, de Rachel Willissec, dite Simone Larcher, ainsi que celles de Pierre-Louis Beauchet, dit Pierre Mualdes, et de Thomas Coele, car il le précisera:

"Nous allions dans l'inconnu et nous ignorions les réactions des hommes de pouvoir."

:drapA:
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 12 Juil 2017 17:42

Ce fut grâce au "syndicaliste anarchiste", Albert Cané [René Bianco, notice sur Louis Louvet dans Les anarchistes et la Résistance, vol. 2, pp. 159-160 et Maurice Joyeux, Sous les plis du drapeau noir, éd. du Monde libertaire, 1988, op. cit., p. 67.] qui leur prêtera gracieusement la salle qu'il avait arrachée lors de la Libération à la convoitise des communistes, que Louvet put organiser par le canal de CQFD la première réunion publique qui groupera des anarchistes de toutes tendances, et dont certains ne s'étaient pas revus depuis cinq ans. Et, le 10 décembre 1944, au cours de cette conférence organisée avec Charles-Auguste Bontemps, rue de la Douane à Paris, il présenta devant 500 militants le programme et le journal de son mouvement Ce qu'il faut dire (CQFD) qui prit, quelques mois plus tard le titre de mouvement Egalité-Union fédérative des libertaires rationalistes. Comme l'écrit M. Joyeux dans ses souvenirs:

"La réapparition de ce journal qui, à une époque différente, aurait été saluée avec joie, était navrante ! Louvet n'avait assisté que de loin au regroupement des anarchistes à la fin de la guerre. Il voulait son journal et son organisation à lui et s'était empressé de sortir "Ce qu'il faut dire" pour faire pièce au "Libertaire" que l'équipe du quai de Valmy annonçait comme prochaine, espérant ainsi réunir la majorité des compagnons autour de lui"
[Après son internement au camp de Compiègne dans l'Oise, Albert Cané de retour à Paris cachera chez lui des militants recherchés. Voir Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 18 et Bruno Ledy, Les Anarchistes dans la Résistance, Maîtrise d'Histoire contemporaine, Université de Bourgogne 2001-2002.]

Photos: Albert Cané avec sa mère ; Charles-Auguste Bontemps:
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Bontemps_Charles.jpg
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 12 Juil 2017 18:28

Louvet rencontra ensuite chez Albert Cané, Pierre Besnard, dont il obtiendra le soutien et qui acceptera d'animer la deuxième réunion organisée par le mouvement Egalité-Union fédérative des libertaires rationalistes. Pour sa part, Simone Larcher avait publié un petit opuscule de huit pages intitulé La Renaissance libertaire et qui fut, en décembre 1944, le numéro un dans la collection "Ce Qu'il Faut Dire". Celui-ci reproduisait l'intervention qu'elle avait faite lors d'une réunion du groupe Elisée Reclus à Paris le 10 décembre 1944. C'est sur ce sujet que Simone Larcher entreprendra une tournée de deux séries de dix conférences sur l'ensemble du pays. Par cette action, elle cherchait à démontrer la volonté de reconstruction et d'influence dont les anarchistes - en particulier ceux du mouvement Egalité-Union fédérative- voulaient profiter en cette période d'après-guerre et facilité par l'esprit du temps, elle voulait aussi souligner l'affirmation des femmes dans le mouvement libertaire renaissant. Dans ce numéro un, elle rendra aussi hommage à Sébastien Faure qui était mort en juillet 1942 à Royan, en s'assurant ainsi la filiation théorique. Elle témoigna que pendant l'Occupation "tous ceux qui étaient en rapport avec lui et qui furent peut-être devenus ses amis, étaient convoqués au commissariat de police où on leur "conseillait" de ne pas fréquenter l'anarchiste". En conclusion de son article Simone Larcher écrira:

"Notre vieux Sébastien Faure mourut persuadé qu'un retour vers l'obscurantisme prenait corps, criant pourtant dans ces dernières lettres, que la liberté seule pouvait sauver les hommes et que l'anarchisme restait la vérité vers laquelle nous devions continuer de marcher."
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 12 Juil 2017 23:11

Le 27 décembre 1944, les militants du quai Valmy réunis autour d'Henri Bouyé faisaient paraître à leur tour le n° 1 du Libertaire qui venait d'être imprimé à Toulouse. En dépit des démarches de Roger Caron et Henri Bouyé, celui-ci paraîtra sans autorisation jusqu'au 25 mars 1946 avec la mention "bulletin intérieur" ; bien que par son contenu et sa présentation cela ne trompa personne. Le journal se présenta ensuite comme l'"organe du Mouvement libertaire" et, de mensuel, il deviendra comme nous le verrons par la suite bimensuel. Louis Haas en fut le premier administrateur.
L'éditorial du numéro 1 fut écrit par Raymond Asso, poète et auteur de textes de chansons en vogue à l'époque comme Mon Légionnaire. Les éditoriaux furent ensuite le plus souvent écrits par Henri Bouyé, Henri Oriol, et Guennec. Il leur fallait aussi préparer les assises du mouvement libertaire et le congrès constitutif prévus à Paris pour octobre 1945. La situation en France, dans cette période de transition, 1944 à 1945, restera celle des illusions perdues. La résistance a fait naître, chez un certain nombre de militants, une solidarité, une concertation nouvelle et une vision critique de l'Occupation et du régime de Vichy. On dénoncera la bourgeoisie et son attitude rétrograde et fascisante. On appellera à une plus grande justice dans la répartition des biens créés par le travail, comme dans la répartition des responsabilités politiques. Mais l'insurrection du peuple parisien en 1944, savamment canalisée par le soulèvement de la police parisienne, n'a pas pu amener à l'un de ces mouvements dont Paris est coutumier. La proclamation d'une république sociale sur les bases du programme du CNR (Conseil national de la Résistance) fut évitée par de Gaulle qui imposa un Etat transitoire dont l'action serait sanctionnée par une Assemblée constituante. Les corps armés de la Résistance furent mis devant l'obligation de rejoindre l'armée régulière.
Quant aux communistes, ils étaient fortement inféodés par la "défense inconditionnelle de l'URSS". L'enjeu idéologique se traduisit par la liquidation des "cadres anciens" et de résistants, révolutionnaires authentiques qui ne se pliaient pas au diktat de Staline. Sa composition et ses orientations n'en faisaient qu'un pâle successeur du réformisme traditionnel. De plus l'occupation militaire nord-américaine de la France limitait les possibilités d'un éventuel soulèvement révolutionnaire.
C'est d'ailleurs ce que pensaient les anarchistes de l'époque, qui, contrairement aux trotskistes, ne voyaient guère dans le PCF le parti de la révolution, mais plutôt de la "contre-révolution". De par leur petit nombre, et leurs positionnements antipatriotiques, qui les mettaient au banc de la Résistance officielle, les résistants anarchistes ne se laisseront pas berner par des espérances insurrectionnelles. Comme nous l'avons vu, l'action prit la forme d'une résistance obscure, mais indispensable à la survie des hommes et de l'esprit de liberté.
Cela passa par des filières pour les clandestins, insoumis, juifs et résistants, leur procurer un abri sûr, assurer le passage en zone "libre" ou en Espagne, les munir de faux papiers, de cartes d'alimentation, les nourrir, assurer le ravitaillement au marché noir. Les anarchistes retrouveront dans ces actes leur vocation de solidarité et d'entr'aide active, et en même temps que des liens se tissaient pour permettre la reconstitution des groupes, naissait l'espoir d'un mouvement libertaire réellement structuré.

Photo: Raymond Asso:
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Messagede Lehning le Mar 25 Juil 2017 20:17

Bilan de la Résistance


Pour la plupart des historiens la mouvance libertaire a eu un impact faible dans la Résistance. Certains, comme Jean Maitron ou Roland Biard, expédient cette période en quelques phrases. [Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France de 1914 à 1973, vol. 2, éd. Tel Gallimard, 1992, p. 37 et Roland Biard, Histoire du mouvement anarchiste 1945-1975, éd. Galilée, 1976, p. 85.] Les problèmes de collaboration sont passés sous silence. D'autres, comme Georges Fontenis tout en écrivant que sur ce sujet, "les historiens du mouvement libertaire sont un peu courts", le minimise à son tour en lui consacrant une seule page. Alors que dans le cadre de la collaboration, il accentue l'aspect néfaste du pacifisme "intégral", il oublie le rôle du syndicalisme collaborateur autour de Belin.
[Georges Fontenis, L'Autre Communisme, histoire subversive du mouvement libertaire, éd. Acratie, 1990, pp. 74-76 ou Changer le monde, histoire du mouvement communiste libertaire, 1945-1997, éd. Le coquelicot/Alternative libertaire, 2000.]
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mar 25 Juil 2017 20:43

En 2003, dans la revue Dissidences, l'historien anglais David Berry dans son article "Le mouvement anarchiste français (1939-1945), Résistance et collaboration" en a donné une vision plus juste. Il précise qu'il est inexact de dire, comme on l'a parfois colporté que le mouvement libertaire français est resté majoritairement passif dans les prisons. Son panorama est un peu plus complet, bien que ses sources restent essentiellement le recueil de témoignages Les Anarchistes et la Résistance, réalisé par René Bianco dans le cadre du CIRA en 1985. [David Berry, dans The French Anarchist Movement, Anarchisten gegen Hitler. Anarchisten, anarcho-syndikalisten, Râtekommunisten in Widerstand und Exil, sous la direction de Andreas G. Graf, éd. Lukas Verlag, Berlin, 2000 ou "Le Mouvement anarchiste français (1939-1945), Résistance et collaboration", dans la revue Dissidences, n° 12-13, 2003, pp. 41-51.] C'est aussi sur ce document que s'appuie la thèse de maîtrise d'histoire contemporaine au même intitulé, réalisé en 2002 par Bruno Lédy. La résistance anarchiste est analysée ici par rapport aux nouveaux champs historiographiques de la Résistance officielle.
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mar 25 Juil 2017 21:10

Son essai recouvre les aspects sociologique, politique, culturel et historique, des rapports entre anarchistes et Résistance officielle, de l'avant-guerre à la Libération. Pour lui, les anarchistes s'organisaient en un mouvement responsable avec ses réseaux de faux papiers, ses filières d'évasions et de passages vers l'Espagne et en offrant parfois leur aide aux maquis ou à la lutte armée ce qui ne les démarquaient pas en soit de la Résistance. Cependant, au niveau culturel, cette résistance se détacha de la Résistance officielle. En réalité, "les anarchistes n'appartenaient pas à la Résistance mais faisaient partie des résistants". Les positions spécifiques de ces résistants libertaires étaient l'anti-patriotisme, l'anti-capitalisme, l'anti-impérialisme des Alliés, l'anti-fascisme, l'anti-nazisme, l'anti-communisme, l'anti-gaullisme et l'anti-bellicisme, tout un ensemble d'attitudes qui les excluaient de toute possibilité d'intégration réelle dans la Résistance officielle.
Parmi ces divergences fondamentales on doit préciser que la reconnaissance sans faille de De Gaulle comme chef de la Résistance, préalable qui fut un élément d'union des mouvements de résistance, ne sera pris en compte comme choix stratégique que par les quelques anarchistes syndicalistes engagés dans les rangs de la CGT clandestine ou dans certains réseaux comme l'Armée secrète (AS).
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 18 Oct 2017 20:01

Si l'on considère l'ensemble des engagements d'anarchistes aussi bien dans la résistance syndicale, les maquis, les mouvements et les réseaux liés à la lutte armée ou le mouvement de résistance libertaire proprement dit, les militants les plus engagés ont été les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires, les militants de la FAF, ceux de l'ancienne FCL, les individualistes et, plus rarement, les militants de l'UA. Ce qui différenciera le mouvement de résistance anarchiste, c'est qu'il fut engagé sur des bases éthiques et non comme la Résistance officielle sur des bases stratégiques. Pour lui, tous les autres partis n'agissaient que par pure stratégie politique, ce qui conduit les anarchistes à l'idée de "résistance trahie". Ainsi, bien que dans certaines circonstances des militants anarchistes et des résistants seront appelés à s'entraider, les anarchistes refuseront toute alliance politique ou idéologique qui serait considérée comme une compromission. Par contre, les mouvements intérieurs de Résistance se retrouveront avec la résistance libertaire dans le cadre de l'anti-fascisme et de l'anti-nazisme qui leur serviront de point d'accord. Ce fut le cas pour les rares engagements avec des mouvements gaullistes, comme ceux passés par le groupe anarchiste de Narbonne avec Combat, puis l'AS, ou par Robert Douin avec le réseau Alliance, qui se feront dans le seul but de l'efficacité stratégique. Dans le cadre d'un large front de résistance de gauche, des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires entretiendront de bons rapports avec les militants socialistes, comme avec les "psopistes" du mouvement de L'Insurgé à Lyon ou les militants de la SFIO dans le cadre de Libération Nord. A l'inverse, le mouvement libertaire fut généralement hostile aux communistes à l'exception de la résistance syndicale ou dans certains réseaux, comme Gérard Duvergé responsable du MUR de Lot-et-Garonne, dans lesquels les anarchistes ont dû composer avec leurs camarades staliniens. Ils leur reprocheront leurs voltes-faces répétées. En effet, si au début, les communistes dénonceront au côté des anarchistes, tous les impérialismes, ils se prononceront ensuite pour une politique de non-agression avec l'Allemagne hitlérienne, et vers la fin de la guerre, ils se feront les chantres du nationalisme. L'internationalisme prolétarien n'était plus à l'ordre du jour. Finalement, les anarchistes leur reprocheront d'avoir trahi la classe ouvrière pour vouloir apparaître aux yeux des Français comme le seul parti résistant. Pour se faire une idée plus objective sur cette question, il faut réfléchir brièvement sur la question de la Résistance. Entre les deux visions extrêmes d'une France des résistants ou d'une France des collaborateurs, la vérité historique reste bien plus complexe et nuancée. En France, l'occupation allemande était axée sur l'exploitation économique et les Allemands permirent le maintien d'un gouvernement fantoche obnubilé par l'idée d'une "révolution nationale" qui donna lieu à un fascisme milicien. D'ailleurs la France de Vichy fut le seul pays européen envahi où des juifs furent raflés et déportés par des nationaux. Ainsi, par rapport aux autres peuples des pays occupés, les Français furent parmi les moins nombreux à s'engager activement aussi bien dans la Résistance que dans la collaboration et s'accommodèrent davantage à l'occupant.
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 18 Oct 2017 20:40

La Résistance était une petite minorité d'environ 300 000 à 400 000 hommes et femmes, soit un maximum de 1% de la population du territoire, de tous âges, de toutes les couches sociales, de toutes sensibilités politiques, Français et étrangers compris. Parmi ces derniers, nous ne devons pas oublier la participation des antifascistes italiens, des antinazis allemands et autrichiens, des Arméniens, des juifs apatrides et surtout des républicains espagnols. Toutefois, dans l'ensemble, la population française souhaitait le départ des Allemands et, quoique attentiste dans sa majorité, elle se montra, dans certaines régions à partir de 1943, largement favorable à la Résistance.
D'après Bruno Ledy, qui pourtant ne tient compte que des militants mentionnés dans le travail de René Bianco pour le CIRA de Marseille, il y a environ 200 militants libertaires français résistants, ce qui représente par rapport au chiffre global de l'effectif de la mouvance anarchiste d'avant-guerre estimé à environ 6500 militants, un pourcentage de 1,8%.
[Pour plus de précisions consulter la thèse de Maîtrise d'Histoire Contemporaine de Bruno Ledy, Les Anarchistes et la Résistance, sous la direction de J. Vigreux, Université de Bourgogne, 2001-2002 au CIRA de Marseille.]
Déjà dans ces conditions, la participation et le rôle joué par les militants anarchistes français dans la Résistance sont supérieurs à celle de l'ensemble de la population française. Les anarchistes pouvons, sans rougir, rendre hommage à ces hommes et ces femmes qui ont combattu dans les réseaux de la Résistance officielle et à ceux qui en pleine Occupation, sous une répression policière de fer, ont reconstruit, contre vents et marées, le mouvement libertaire français.

:A: :antifa: :drapA:
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