Un regard noir

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Messagede Lehning le Lun 8 Fév 2016 19:26

Allant jusqu'au bout de sa logique, Loréal, ancien militant de l'UA se prononça contre le principe même d'une guerre civile, ce qui signifiait le refus de la révolution et dans le contexte d'alors non pas le désarmement des puissances militaires, mais celui du prolétariat ! Le pacifisme intégral de La Patrie humaine signifiait abdiquer devant les évènements et renoncer, en échange d'un espoir de paix illusoire, à la révolution, seule arme qui restait encore entre les mains des travailleurs pour échapper au massacre. Faute de vouloir le comprendre ce pacifisme se condamnait à l'impuissance. Dans tous les cas, cette position ne pouvait qu'être réprouvée par la majorité des militants anarchistes. En 1937, Sébastien Faure avait dénoncé ce pacifisme "absolu", "pavé comme l'enfer de bonnes intentions." ["Le pacifisme absolu", Le Libertaire, n° 563, 2 septembre 1937.] Il tint à rappeler la distance qu'il y avait entre le pacifisme des révolutionnaires qui savait faire la distinction entre la guerre contre l'exploitation et les guerres impérialistes et le pacifisme "absolu" qui présente "de graves dangers, repose sur de mortelles erreurs et conduit à des résultats désastreux."
["La guerre et la révolution sociale", Le Libertaire, n° 566, 4 septembre 1937.]

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Messagede Lehning le Mar 9 Fév 2016 17:40

Face à l' Anschluss, la réaction de l'UA fut celle-ci:

"Dans le déchaînement des appétits ceux-ci comblés, ceux-là insatisfaits - l'impérialisme allemand tient sa place, voilà tout [...]. Dès lors, il importe peu que l'impérialisme soit ou non affecté de la croix gammée."

Hitler était vu comme "l'enfant du traité de Versailles" [Le Libertaire du 24 février 1937 dans D. Berry.], et l'Autriche comme son satellite ridicule né dans le chaos de la Première Guerre impérialiste mondiale.
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Messagede Lehning le Mar 9 Fév 2016 18:04

Malgré ces positions "de principe", la marge de manœuvre dont pouvaient disposer les libertaires était pourtant des plus étroite. En effet, comment mettre fin à cette politique de démission vis-à-vis des pays fascistes sans pour autant faire le jeu des bellicistes ou s'associer à ceux qui, en France, en particulier préparaient la future union sacrée ? Les libertaires étaient placés devant le dilemme de deux alternatives inacceptables: choisir entre la paix et la guerre et entre l'impérialisme des fascistes et des démocrates. "Nous ne marcherons pas pour la guerre impérialiste" fut le mot d'ordre duquel les anarchistes, toutes tendances confondues ne se départirent jamais. A un pacifisme "intégral" de démission, ils tachèrent d'opposer et de définir un pacifisme "révolutionnaire" qui fit reposer les dernières chances de paix sur l'action directe et l'action syndicale. En 1938, le Combat syndicaliste précisait:

"Nous devons organiser notre mouvement de lutte.
1) Dénoncer les guerres capitalistes ; 2) démasquer l'anti-fascisme des démocraties ; 3) réunir le plus de travailleurs possible pour l'organisation des comités syndicalistes contre la guerre ; 4) envisager les moyens et créer des organismes prêts à transformer la guerre en révolution sociale."

["Guerre, fascisme et anti-fascisme", Le Combat syndicaliste, n° 273, 19 août 1938.]
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 00:23

Dénoncer le caractère impérialiste de la guerre, refuser les politiques d'union sacrée et ses avatars comme le front populaire national proposé par Blum, favoriser un vaste mouvement oppositionnel à la guerre, se tenir prêt enfin, dans le cas d'éclatement du conflit, à transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire, tels furent les thèmes principaux autour desquels va s'articuler la propagande libertaire au cours des derniers mois précédant le conflit mondial. Ceux qui avaient soutenu depuis le début des années 1930 et plus encore depuis le rapprochement de l'URSS et des démocraties occidentales, une forte, quoique confuse et souvent néfaste propagande anti-guerre, basculent peu à peu dans le camp démocratique. L'aggravation de la situation internationale au lendemain de l'Anschluss va contribuer à relancer de nouvelles tentatives pour fédérer les efforts de toutes les organisations politiques et syndicales qui ne s'étaient pas encore résignées à accepter l'idée de la guerre.
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 01:08

A cette occasion la CGT-SR lança un appel "à toutes les forces anti-autoritaires pour faire barrage à la guerre sans délai". L'entente entre les forces libertaires ne put se réaliser.
L'UA et le cercle Lutte de classe de la minorité révolutionnaire de la CGT contactées dans le but de préparer une conférence afin de lutter contre la guerre ne se déplacèrent même pas."
[Dans Le Combat syndicaliste, n° 254, 1er août 1938, on put ainsi affirmer que "leur aversion de la CGT-SR, initiatrice du mouvement contre la guerre, est plus forte que le désir de lutter effectivement contre cette guerre" et dans G. Manfredonia.]

Les jours suivants la position de la CGT-SR, se constitua sous l'impulsion des minoritaires de la CGT (syndicalistes révolutionnaires et anarchistes) un centre syndical d'action contre la guerre auquel on ne demanda pas à la CGT-SR de s'associer. On repoussa ensuite une proposition de dernière minute de sa part visant la constitution d'un front syndicaliste commun contre la guerre. [1938, "Autour du mouvement contre la guerre", n° 257, 22 avril 1938 et G. Manfredonia.] De son côté l'UA engagea des pourparlers avec d'autres organisations dont la fédération de la Seine de la SFIO en vue de constituer un comité de liaison contre la guerre et l'union sacrée, travaillant en étroite liaison avec le centre syndical.
[Le Libertaire, n° 596, 7 avril 1936. Voir aussi sur les activités de ce centre de liaison contre la guerre, Nicolas Faucier, Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres (1919-1939), éd. Spartacus.]
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 01:53

La CGT-SR n'aurait pu de toute façon travailler dans ce comité aux bases trop génériquement "pacifistes" et, en recherchant la collaboration d'éléments réformistes de la CGT, elle ne pouvait, dans ces cas, s'effectuer que sur un terrain syndical stricto sensu, entre syndiqués "lutte des classes" car ils étaient les seuls à "disposer vraiment des moyens de pouvoir le faire efficacement". [Julien Toublet, "Le mouvement d'action syndicaliste contre la guerre continue", Le Combat syndicaliste, n° 256, 15 avril 1938 et G. Manfredonia.] La CGT-SR continua ainsi seule son action en éditant à 180 000 exemplaires une brochure contre la guerre et le fascisme le 10 juin 1938, présentant un plan de boycottage et d'embargo établi par l'AIT qui, "s'il était compris démontrerait la force même du prolétariat."
[Le Combat syndicaliste, n° 264, 10 juin 1938.]
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 02:41

Contre les positions officielles de l'UA, Le Libertaire du 16 juin 1938 titrait "L'action syndicale contre la guerre." [Le Libertaire, n° 606, 16 juin 1938.] Mais, malgré ces prises de positions "idéologiques" très fermes et devant le rétrécissement objectif d'une perspective d'action révolutionnaire des travailleurs pour s'opposer à la guerre, de nombreux militants anarchistes vont finir par voir dans le maintien de la paix un "moindre mal". Au sein de l'UA en particulier, malgré de multiples prises de positions "théoriques" rejetant le pacifisme, ces tendances furent toujours vivaces, comme nous l'avons souligné pendant la guerre d'Espagne. Un Lashortes (Maurice Catalogne), par exemple, qui s'occupait des problèmes de politique internationale dans Le Libertaire pouvait s'exprimer encore en mars 1938 en faveur d'une politique "réaliste" vis-à-vis des revendications de Hitler ! Rendre ses ex-colonies à l'Allemagne lui paraît ainsi "un bon moyen pour stopper les menaces de guerre et engendrer un processus de pacification". Position "réaliste" qu'il défendit encore à l'occasion de l'Anschluss ["Voici donc l'Autriche qui disparaît. Cet Etat absurde, né de la dernière guerre, n'était pas valable". Quant à la classe ouvrière, il l'exhorte à "fermer les oreilles aux appels des sirènes impérialistes. L'Anschluss ne la regarde pas", Le Libertaire, n° 593, 17 mars 1938.] et qui n'était pas très éloignée de l'article de Robert Tourly, "la vérité sur l'Anschluss" dans la Patrie humaine du 18 mars 1938. [Robert Tourly, "Je remplis ma mission -répond Hitler-, je corrige les injustices dont mon peuple a été victime. Que répondre à cela ?" la Patrie humaine, n° 292, 18 mars 1938.] Surtout des militants comme Faucier et plus encore Lecoin, devant l'impossibilité de répondre à la guerre contre la révolution, se réfugièrent dans le pacifisme tout court. Dans ses Mémoires Louis Lecoin rappelle "pour que la guerre ne passe pas, nous étions prêts à tout et plus encore. Personnellement, j'eusse pactisé avec le diable pour l'éviter. De même, pendant le conflit, je me serais damné tout à fait pour écourter la durée."
[Louis Lecoin, Le Cours d'une vie, 1965, op. cit.]

Photo: Louis Lecoin:
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 18:12

Notamment, lors de la crise des Sudètes, Lecoin fut l'un de ceux qui, dans la mouvance libertaire, se prononcèrent pour un "Munich de Paix", plutôt qu'un "Munich de guerre".

"Assurément, j'eusse préféré que la paix fut conquise de haute lutte sur les forces du mal par le prolétariat éclairé. Je n'étais pas dupe du pacifisme des gouvernants qui nous dispensaient la paix de Munich mais je les préférais jouant ce rôle plutôt que le rôle contraire", s'expliqua-t-il dans ses Mémoires.
[Louis Lecoin, idem, op. cit.]

A cette occasion, les rédacteurs de La Patrie humaine se rangèrent résolument dans le camp des Munichois. Parmi ceux pour qui ces accords pouvaient être le prélude à un règlement général des conflits en présence. Munich a suscité des réponses non dénuées d'équivoques.

Dans Le Libertaire, Lashortes récidive:

"le compromis de Munich est préférable à la guerre. Plus que tous les autres, nous nous réjouissons que la guerre ait été évitée".
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Messagede Lehning le Mer 10 Fév 2016 19:09

D'un autre côté cet accord était vu comme une "trêve qu'il faut utiliser". [Le Libertaire, le 6 octobre 1938.] Doutreau (Maurice Duwiquet), un des leaders de l'UA, organisa une série de meetings publics sur le thème: "Leur guerre n'est pas notre guerre, leur paix n'est pas notre paix". Pourtant cette "paix" ne pouvait être acceptable pour des anarchistes, et tant dans Le Libertaire que dans Le Combat syndicaliste, les pacifistes révolutionnaires prirent bien soin de s'en démarquer, car elle traduisait un nouveau triomphe pour le fascisme. Dans Le Libertaire, "la seule guerre du droit que puissent faire les travailleurs, c'est la guerre sociale, de classe" [Le Libertaire, 4 août 1938.], la seule alternative à la révolution sera le fascisme et la guerre. [Le Libertaire, 15 septembre 1938.] La peur de voir la révolution éclater en cas de guerre fit reculer le gouvernement et la signature des accords fut saluée par ce titre provocateur, "la bourgeoisie donne l'exemple au prolétariat: elle se refuse à sacrifier ses intérêts de classe sur l'autel de la Patrie." ["Cette paix n'est pas notre paix", Le Libertaire, n° 622, octobre 1938.] En fait, la "paix de Munich" ne fut qu'une trêve que le gouvernement français va mettre à profit pour mieux préparer l'échéance de la guerre et briser le front antimilitariste et révolutionnaire. Pour cela, elle accentua sa guerre sociale contre les opposants à l'union sacrée qui furent désignés comme "ennemis de l'intérieur".
[Gaetano Manfredonia, "De la révolution à la guerre". Les Œillets rouges, n° 2, 1987, texte qui a servi d'armature à ce paragraphe.]

Photo: Gaetano Manfredonia:
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Messagede Lehning le Jeu 11 Fév 2016 01:19

La déliquescence des organisations anarchistes

Le dernier gouvernement de Front populaire s'effondre en avril 1938, pour laisser la place au gouvernement Daladier. Ceci se traduisit par une vague de répression. Déjà, Le Libertaire avait été saisi quatre fois. Au cours des six premiers mois de 1938, un meeting pour protester contre l'Anschluss fut interdit par le gouvernement, des raids dans les locaux et plus de cent militants anarchistes ou de la SIA avait été perquisitionnés.
[David Berry, "Le mouvement anarchiste français (1939-1945), Résistance et Collaboration", Dissidences, n° 12-13, octobre/janvier, 2002-03.]

Dans l'été 1938, les militants parlaient de l'actualisation du fameux carnet B qui consiste à établir la liste des militants considérés comme dangereux par l'Etat en temps de guerre ou de situation d'urgence. La répression se renforça peu à peu et gêna sérieusement les activités des anarchistes. La grève de novembre 1938 va échouer. Lucien Huart, anarchiste et militant à la SIA, écrira quelques mois plus tard:

"L'échec de la grève du 30 novembre [...] eut pour conséquence immédiate, en ce qui nous concerne, de faire le vide dans les salles. La mystique du Front populaire achevait de mourir ; gavées de slogans imbéciles, c'est-à-dire de vent, les masses organisées se dégonflaient lamentablement au premier choc un peu brutal."
[SIA, n° 16, 2 mars 1939 et David Berry, "Le mouvement anarchiste français (1939-1945), Résistance et Collaboration", Dissidences, n° 12-13, octobre/janvier, 2002-03, p. 23.]

Photo: Daladier:
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Messagede Lehning le Jeu 11 Fév 2016 01:49

En fin 1938, la SIA et l'UA sont mobilisés sur la campagne anti-guerre et la défense du droit d'asile politique mis à mal par un décret du gouvernement Daladier "complice des bourreaux fascistes" selon l'UA.
[Le Libertaire, n° 604, 2 juin 1938.]

Au début de l'année 1939, la SIA se trouvait confrontée au problème des réfugiés espagnols. Malgré le harcèlement de la police et le découragement croissants des sympathisants, l'UA et la SIA feront tout leur possible pour aider les évacués non combattants et réfugiés à leur arrivée en France. Un meeting sur le problème des réfugiés eut lieu à Paris le 30 juin 1939, mais il n'attira que 1500 personnes. [Le Libertaire, n° 659, 22 juin, et n° 661, 6 juillet 1939.] Ce combat mené avec ceux contre la guerre et la défense du droit d'asile fut le dernier.
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Messagede Lehning le Jeu 11 Fév 2016 02:16

Lucien Huart découragé écrira pour l'UA en juin 1939:

"Nous avons laissé au gouvernement une tranquillité qui lui a permis d'étendre et de fortifier son pouvoir dictatorial ; nous avons ruiné nos organisations. Aujourd'hui nous sommes un zéro intégral. En caisse: zéro ; en action: zéro ; et, ce qui est pire, énergie: zéro."
[Le Libertaire, n° 656, 1er juin 1939.]

La SIA, un mois plus tard, admet que c'est la fin:

"Nous avons l'impression, depuis quelque temps, de plaider dans le vide. Il paraît que c'est comme ça partout dans le milieu de gauche et d'extrême gauche. Qu'un je-m'enfichisme s'est emparé des foules et même des militants."
[SIA, n° 35, 13 juillet 1939 et D. Berry 2003.]
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Messagede Lehning le Jeu 11 Fév 2016 02:40

Nombreux furent alors les militants anarchistes qui eurent maille à partir avec la justice, sous le régime de "semi-dictature que Daladier faisait peser sur la France" ; il y avait de moins en moins de monde pour s'en offusquer. René Frémont avait prédit un an plus tôt qu'il ne restait plus "aux pacifistes que la solution individuelle pour se soustraire au crime collectif".
[Le Libertaire, 8 septembre 1938.]

Cette position à laquelle se rallieront les délégués au congrès de la fédération parisienne de l'UA se confirmera le 13 mars 1939:

"En cas de guerre, les militants doivent sauver leur peau et réaliser une organisation clandestine leur permettant de rester en liaison entre eux, même si toute propagande leur est impossible ; de cette façon, le moment venu, ils pourront agir avec cohésion et à bon escient."
[Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, tome 2, p. 37. "Rapport du 20 mars 1939", archives de la police (Paris), dossier UACR, boite 50.]

Photo: René Frémont:
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Messagede Lehning le Jeu 11 Fév 2016 03:11

Comme il résulta clairement de l'enquête "précisons notre pacifisme", lancé par Le Libertaire entre février et avril 1939, la majorité des militants de l'UA, tout en refusant d'emboîter le pas à la guerre, ne croyaient plus que l'éclatement des hostilités favoriserait l'éclosion d'un mouvement révolutionnaire.
En réaction à la situation, il se constitua le 15 avril 1939 un groupement pacifiste réunissant au sein d'un centre de liaison contre la guerre (CLCG), des militants syndicalistes, libertaires et des marxistes non-staliniens. Un appel contre la guerre sera diffusé, proclamant:

"Devant la gravité des évènements, des militants de diverses organisations se sont réunis pour réagir contre l'union sacrée et la psychose de guerre (créée par le pouvoir public et leurs auxiliaires) qui entraîneraient les masses laborieuses au consentement au massacre. Certains d'exprimer l'opinion de milliers de jeunes gens mobilisés, arrachés à leurs familles et à leur labeur, courbés déjà sous la servitude militaire, nous déclarons que l'on ne pourra nous faire admettre la guerre et que nous nous opposerons à elle résolument et la combattrons sans faiblesse et jusqu'au bout"...

A l'occasion du 1er Mai, le comité CLCG, publie un manifeste se concluant par:

"Non ! Votre salut n'est pas dans la puissance des armées !!! Il est en vous: ne comptez que sur vous ! Peuples sauvez-vous vous même !"
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Messagede Lehning le Ven 12 Fév 2016 18:38

Suite à ces textes, la répression continue de s'abattre de plus belle sur le mouvement pacifiste: poursuites, perquisitions, saisies de journaux, peines d'emprisonnement redoublaient. En juillet et en août, la répression se poursuit: Faucier et Lecoin furent condamnés à deux ans de prison pour des articles parus dans le journal Solidarité internationale antifasciste et sous l'inculpation de "provocation de militaires à la désobéissance dans le but de propagande anarchiste." [Nicolas Faucier, Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres (1919-1939), éd. Spartacus.] Frémont, Anderson et Scheck de l'UA récoltent six mois de prison pour "écrits subversifs et diffusion d'un tract appelant les travailleurs à se dresser contre la guerre". Par ailleurs, des syndicalistes et des socialistes avaient lancé des manifestes pacifistes pour tenter d'influencer le gouvernement. Avant que l'orage éclate, la réalité fut rappelée une dernière fois, dans le camp révolutionnaire, par André Prudhommeaux qui écrivit dans l'Espagne nouvelle:

"Une lutte armée révolutionnaire à l'échelle mondiale ne peut être engagée à l'heure actuelle, dans la situation présente et l'état misérable de nos forces. Le recul est trop général depuis juillet 36 pour laisser une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre cause, alors que nous avons tant de plaies à panser et de vides à combler. Quant à nous faire crever la peau pour le capitalisme, trop des nôtres sont tombés en Espagne et ailleurs."
[L'Espagne nouvelle, n° 64, 15 avril 1939.]

Photo: Charles-Louis Anderson en 1988:
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Messagede Lehning le Ven 12 Fév 2016 19:09

En septembre 1939, à la suite de l'invasion de la Pologne par les troupes hitlériennes, la mobilisation générale est décrétée en France et le 3 septembre 1939 la guerre éclate.

Moins avec l'espoir d'un quelconque succès que pour libérer leur conscience, Lecoin et Faucier écriront un dernier tract intitulé "Paix immédiate". Cet appel, signé par des personnalités influentes de la littérature, de la politique, du syndicalisme, dont beaucoup se renieront par la suite, sera tiré à 100 000 exemplaires et diffusé dans toute la France. Bien tardif ce texte eut une portée plus symbolique que politique. La signature la plus controversée fut celle de Marcel Déat.
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Messagede Lehning le Ven 12 Fév 2016 21:36

Lecoin ne fut jamais dupe d'un texte qui le fit passer "pour un agent de la Gestapo... pour un agent de la Guépéou... pour un agent de Daladier..." [L. Lecoin, Le Cours d'une vie, op. cit.] La campagne de Lecoin fut le chant du cygne d'une mouvance libertaire agonisant dans ce pacifisme "intégral" théorisé par La Patrie humaine qui, malgré sa condamnation officielle par les anarchistes organisés dans l'UA, la FAF et la CGT-SR, gardera une influence sur de nombreux militants:

"Le sentiment et la phrase vont l'emporter encore une fois sur l'analyse et la réflexion. Cela se paiera cher."
[Georges Fontenis, L'autre communisme, op. cit.]

Photo: Louis Lecoin:
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Messagede Lehning le Ven 12 Fév 2016 22:18

II. 1940-1945, L'OCCUPATION HITLERIENNE:
ENTRE COLLABORATION ET RESISTANCE, LE MOUVEMENT ANARCHISTE CLANDESTIN


Les heures sombres:
dernières actions, mobilisations, répressions et incarcérations


Le 23 août 1939, dix jours avant la guerre, a eu lieu à Paris, la dernière commission administrative élargie de la CGT-SR.

Conformément aux décisions de congrès, les militants se proclamèrent pour la grève générale qui doit donner les pleins pouvoirs au secrétaire général, afin qu'à l'annonce de la mobilisation, il proclame la Grève générale insurrectionnelle.
Pour contourner ce risque, le gouvernement avait mis en place une mobilisation échelonnée et les porteurs de certains fascicules étaient appelés à rejoindre leur corps d'armée en avance. Pour informer ces travailleurs mobilisés, la CGT-SR parisienne fit tirer et distribuer un tract à la gare de l'Est. Paul Lapeyre témoigne:

"Des milliers d'hommes emplissaient la place devant la gare de l'Est, debout, silencieux, tête baissée. Par moment des haut-parleurs appelaient certaines catégories [C'était la mobilisation échelonnée. Les porteurs des fascicules aux numéros 3, 6, 8, et 12 étaient appelés d'avance. De nombreux militants de la CGT-SR avaient été dotés de ces fascicules au printemps 1939.] : quelques centaines d'hommes gagnaient les quais, et le silence revenait. Nous allions par la foule, glissant dans les mains nos tracts faits à cette mesure. Et tous avaient le même geste: ils mettaient le tract dans la poche. Pas un ne protesta, pas un n'appela les gendarmes, mais pas un non plus n'eut seulement le courage de lire. Une morne résignation. Nous sommes revenus chaque midi et chaque soir toute la semaine, variant le texte à chaque fois."
[Paul Lapeyre, Témoignage de décembre 1984 dans "Les anarchistes et la Résistance", Bulletin du CIRA de Marseille, vol. 2 (n° 23 à 25), 1985.]
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Messagede Lehning le Lun 22 Fév 2016 19:39

Toujours en août 1939, afin d'étudier le problème de la guerre, s'est tenu autour d'Aristide Lapeyre et du groupe bordelais de la FAF, une assemblée du mouvement libertaire de Bordeaux Sud-ouest qui anticipa la "défaite" et "l'instauration du fascisme en France". Paradoxalement, "liberté fut laissée à chacun d'agir selon ses convenances" alors qu'"une commission fut nommée dans le but de préparer la lutte".

René Saulière (le futur André Arru) "se proposa pour organiser un réseau de <vigilance> en liaison avec les anarchistes espagnols que les militants bordelais avaient fait sortir des camps de concentration français", et de "maintenir le contact entre les responsables du mouvement libertaire bordelais jusqu'à la débâcle" et refusa de ce fait "de répondre à l'appel de sa classe". Ce qui fut accepté par l'assemblée à l'unanimité. [Aristide Lapeyre, "Rapport sur l'activité de René Saulière dit André Arru, pendant la Guerre et l'Occupation", 1946, dans Les Anarchistes et la Résistance, vol. 1 (n° 21, 22), Bulletin du CIRA de Marseille, 1984, p. 51.] Nous verrons par la suite que ce fait a de l'importance. Le dernier numéro du Libertaire paraît le 31 août, à la veille de l'invasion de la Pologne. La rédaction, malgré les difficultés et la censure affirmait sa volonté de poursuivre la publication dans un éditorial intitulé crânement:
"Le Libertaire continue !" En réalité, le centre de liaison contre la guerre et l'union sacrée, dans lequel l'UA était engagé, a disparu. Dès la mobilisation de 1939, la mouvance libertaire va se désagréger. Pour le militant, sa survie quotidienne devint sa principale préoccupation. Les transports et les communications étaient perturbés, la surveillance policière de plus en plus oppressante, les sentences plus sévères. Il y eut des arrestations. De nombreux anarchistes furent arrêtés par la police, dès la mobilisation, sur la base de la "liste" S, celle des subversifs à arrêter en cas de trouble grave. Ce qui fut le cas par exemple de Lucien Huart et Lucien Haussard, militants bien connus de l'UA et de la SIA. [May Picqueray, May la réfractaire, op. cit., p. 174 et David Berry, "Le mouvement anarchiste français (1939-45)", revue Dissidences, 2003, op. cit., p. 45.
Lucien Huard (dit parfois Louis Huard) était un militant anarcho-syndicaliste. Il fut membre de la CGT-SR en 1926 et en fut exclu pour son opposition à Pierre Besnard. En 1929, il fut proche de l'AFA qu'animait Sébastien Faure ; puis membre de l'UA, il collabora au Libertaire en 1936, 37 et 39 ainsi qu'à la SIA dont il fut le délégué à la propagande.
Lucien Haussard, est né en 1893 et mort en 1969 après avoir été le premier trésorier de la Fédération anarchiste reconstituée en 1918, il fut un membre important de l'UA. En 1922, il fut le secrétaire international de l'UA universelle. En 1923, il fut responsable administratif du Libertaire et fonda et administra L'Idée anarchiste qui va comprendre 13 numéros, puis il devient gérant et remplacera le Dr Pierrot à la revue Plus loin. Après avoir interrompu ses activités pour raison de santé en 1930, il revient à l'UA en 1936 où il collabora au Libertaire jusqu'en 1939, ainsi qu'à la SIA dont il fut le délégué.] Nous verrons que de nombreux militants surveillés pour leurs activités antérieures seront victimes de la répression et connaîtront des périodes d'incarcération pour toute la durée de l'occupation et parfois même au-delà. Pour comprendre l'ambiance de ces derniers temps, il suffit de suivre Cortvrint Charles, dit Louis Mercier-Vega, à Marseille:

"Les organisations étaient bloquées, vidées de leur contenu par la mobilisation, paralysées par la surveillance policière. Les quelques locaux encore ouverts étaient connus et évités comme des pièges. Seuls quelques vieux, ceux qui avaient dépassé l'âge de la territoriale, venaient balayer les pièces désertes, ramasser les rares lettres et empiler les publications qui continuaient d'arriver de l'étranger et que plus personne ne venait parcourir [...] Il était encore possible de circuler de jour à condition de banaliser le vêtement ou le langage et de posséder une pièce d'identité présentable, un livret militaire d'une classe non encore appelée.
Mais dès la nuit tombée, le black-out transformait les règles du jeu et toute silhouette devenait dangereuse pour le chasseur comme pour le gibier. L'action collective, les mouvements, les groupes de quartier ou d'usine, les publications, tout cela était effacé. Les dimensions du combat s'étaient brusquement réduites. Tout militant misait sa liberté dans l'immédiat, plus d'un jouait sa peau à échéance."

[Le Libertaire (1917-1956), le n° 668, 31 août 1939 et Louis Mercier-Vega, La Chevauchée anonyme, éd. Noir, Genève, 1978, pp. 13, 14.]

Photos: Lucien Haussard ; André Arru:
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Mer 24 Fév 2016 16:42

Dès la mobilisation générale toute propagande anarchiste se trouva interdite puisqu'elle était par essence subversive, antimilitariste et/ou pacifiste. En septembre 1939, la CGT-SR, craignant une interdiction décida de se dissoudre en prenant soin de détruire ses archives. Sa bibliothèque transférée chez Jules Vignes sera confisquée deux jours plus tard par les autorités et envoyée au pilon. L'organisation syndicaliste révolutionnaire se maintiendra cependant dans la clandestinité quelque temps pendant l'année 1940. Malgré les assignations à résidence et les arrestations massives, ces précautions ne les empêcheront pas, surtout en zone sud, d'entrer très tôt en résistance. Dans le cadre des locaux de la CGT à la Bourse du travail de Paris, un militant anarcho-syndicaliste comme Louis Laurent jouera un rôle déterminant dans l'émergence du mouvement anarchiste clandestin. L'UA et la FAF se désarticulèrent à leur tour, pour disparaître en 1940, comme toutes les formations qui s'opposaient au nazisme.

"Il est vrai, comme l'a écrit Jean-René Saulière, qu'il y eût des tentatives de regroupement. Les anarchistes, peu nombreux avant la guerre, laminés par elle, à contre-courant des mouvements politiques, syndicaux et de l'oreille populaire, se trouvaient sans aide et sans moyens efficaces. Il est difficile de regrouper ceux laissés en liberté, d'autant plus que ceux-là, ayant été pour la plupart actifs dans un passé récent, subissaient un contrôle policier plus ou moins étroit."
[Jean-René Saulière, dit André Arru, Témoignage, annexe 4, dans Sylvie Knoerr-Saulière et Francis Kaigre, Jean-René Saulière dit André Arru, un individualiste solidaire (1911-1999) CIRA de Marseille, 2004.]

Photos: André Arru ; Bourse du travail de Paris:
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