Un regard noir

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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 16:46

Ce fut le cas avec René Michaud, Albert Gazier et Léon Boutebien de la fraction non communiste de la CGT clandestine qui collaborèrent à la rédaction et la fabrication de Force ouvrière qui deviendra, après quelques numéros, Résistance ouvrière. Ils furent à l'origine du réseau Libération-Nord. Dans son témoignage, Henri Bouyé précise: "Cette appellation ayant pour nous des relents incontestablement "gaullisants", nous cessâmes de le diffuser, mais il continua d'être entreposé chez nous". Dans le sous-sol de la boutique de fleuriste d'Henri Bouyé, étaient également entreposés des journaux clandestins qu'ils ne diffusaient pas, comme Combat et Libération Nord qui faisaient l'objet de très forts tirages.
Parallèlement de 1941 à 1944, des imprimés anarchistes circulent clandestinement et sont distribués, tant en zone nord que Sud. En 1943, c'est en plein air, dans la forêt de Montmorency que plus de trente militants de Paris et de la banlieue se réunissent sous le prétexte d'une "balade champêtre" organisée par un "foyer naturiste" fantôme. A cette occasion, Julien Toublet se souvenait de la présence d'Henri Bouyé, de Louis Louvet, de May Picqueray, d'Anna et Louis Girault, d'Hélène Labastard (la compagne de George Adam), de Simone Larcher, de Marchal, d'Albert Védrin, d'Aimé et Marthe Capelle... et Henri Bouyé de George Vincey, Rachel Lantier et Emile Babouot. Sous l'influence des militants anarcho-syndicalistes fut proposée une organisation fédérale qui s'articula, à l'instar des libertaires espagnols, en trois branches: une première de "jeunesse", une deuxième spécifiquement anarchiste et une dernière économique ou syndicale, dont l'ensemble fut coiffé du sigle Mouvement libertaire. Il convient de rappeler ici que les militants n'étaient pas d'accord sur le sigle à adopter, ce qui expliqua l'emploi, sur les documents diffusés à l'époque, de diverses signatures: "Fédération libertaire unifiée", "Fédération anarchiste", "Mouvement libertaire"... Henri Bouyé fut l'un des principaux animateurs de la branche spécifiquement anarchiste. Il prépara un texte, Organisation du Mouvement fédéraliste, pour servir de base de discussion à la Libération qui sera adopté lors du "congrès" organisé à Toulouse en juillet 1943. Pour le cas où le document tomberait par mégarde dans des mains malveillantes, ce texte ne comportera aucun mot évocateur comme libertaire, anarchie, etc. Avant l'assemblée toulousaine, les responsables parisiens Bouyé, Toublet et Laurent organisent, sous l'initiative de François Deluret, une réunion dans la salle de l'ancienne Bourse du Travail. Deluret raconte dans son témoignage:

"La réunion était clandestine. Les présents firent le point des décisions à prendre. C'était la joie générale avec la certitude du renouveau du mouvement. C'est là que fut murmuré que, grâce à une personne sympathique à nos idées, venait de se créer un chantier forestier pour les réfractaires de toutes origines mais surtout de nos tendances, désireux de ne pas aller en Allemagne. Un chiffre circulait: ils seraient déjà 300 ! Il se disait aussi qu'à Paris même nous avions deux syndicats avec comme animateurs des copains à nous. Nous étions à cette réunion une cinquantaine. Il régnait une ambiance de grande confiance dans l'avenir et ce fut facilement (trop peut-être) que toutes les décisions furent prises et que fut désignée en particulier une délégation de quatre camarades -dont deux femmes- qui iraient à Toulouse."

Photo: Henri Bouyé:
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 17:28

En novembre-décembre 1943, Georges Gourdin fut le principal rédacteur du Manifeste de la Fédération libertaire unifiée qui fut tiré à 4000 exemplaires et diffusé dans la région parisienne et peut-être en zone Sud. Ce texte affirmait nécessaire l'action révolutionnaire dans un esprit internationaliste, dénonçait l'attitude néfaste et criminelle des libertaires et syndicalistes qui ont participé au service des gouvernements totalitaires de Berlin et Vichy, se déclarait ennemi du bureaucratisme et de ses déviations étatistes et proposait le fédéralisme comme véritable forme d'avenir d'une gestion stable et équitable. Une réunion importante, organisée par Henri Bouyé et Louis Laurent, s'était tenue le 15 janvier 1944 au siège du Syndicat d'agents de change, près de la Bourse, rue Saint-Marc, Paris 2°, où Louis Laurent était employé. Avec nos deux organisateurs étaient présents, d'après une lettre d'Henri Bouyé:

"Emile Babouot, Georges Vincey, deux jeunes camarades très actives Alicia et Anna, avec lesquelles plusieurs d'entre nous avaient mené campagne contre la guerre en juillet-août 1939 [...] ainsi que plusieurs autres militants, amenés de banlieue par ceux que nous connaissions, tous militants de l'avant-guerre, mais dont je ne me souviens pas les noms. Il y avait aussi un camarade espagnol, qui s'attachait surtout à rapprocher les positions des uns et des autres [...] nous étions autour d'une douzaine - dont deux syndicalistes, [...] dont les objectifs n'étaient pas les mêmes que les nôtres, et qui d'ailleurs n'ont pas continué à être en rapport avec nous."

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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Jeu 6 Avr 2017 19:43

C'est à cette réunion qu'un accord se fit sur la structure de l'organisation des anarchistes, qui servira de base de discussion pour l'organisation de la future FA et sera présenté à la rencontre inter-régionale d'Agen des 29 et 30 octobre. Puis en février-mars 1944, Henri Bouyé se fit le commis-voyageur de la résurrection du mouvement et se déplace, sous sa fausse identité, dans toute la zone sud où des groupes se reconstituaient. A ce sujet il écrit:

"Je fus chargé de faire une tournée dans le Midi pour prendre contact avec un maximum de militants, dans le but d'harmoniser les efforts des uns et des autres. Tâche fort ingrate, car des individualistes impénitents et des pacifistes prudemment attentistes (le tout dans le plus pur style des années 1930) ne voyaient pas d'un très bon œil ce "messager" que pour eux, je pouvais être d'une ère susceptible de devenir, pour nos milieux, celle de l'organisation !"
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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 20:34

Il rencontra Alphonse Tricheux à Toulouse, Léopold Gros à Nîmes, Paul Estève résistant de l'AS à Narbonne, François Deluret à Villeneuve-sur-Lot, des militants dont il a oublié les noms à Tarbes, à Pau et à Marseille, Voline qu'il connaissait de la FAF. [Dans son témoignage Henri Bouyé précise que lors de sa visite à Voline: "Nous avons notamment abordé le sempiternel débat sur le syndicalisme car dans ce moment Pierre Besnard venait de sortir un livre dans lequel il exposait "modestement" (!) à l'intention des futurs vainqueurs du conflit en cours un "plan" pour réorganiser le monde [...] fait surtout de redites qui n'amenait pas grand-chose ; et parlant du syndicalisme comme solution miracle [...], Voline illustra son propos de la façon suivante: suppose un bol profond à la surface intérieure très lisse dans lequel on met une souris vivante. Que fait-elle pour essayer d'en sortir ? Elle saute en l'air, retombe sur ses pattes, glisse, et se retrouve immédiatement au fond d'où elle est partie. Alors elle recommence une fois, deux fois, trois fois et ainsi de suite, mais toujours sans résultats. Telle devient la situation d'un syndicalisme narcissiste. (Ce n'est pas moi qui l'aurais contredit...)." Voir Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 107.] Grâce à ces déplacements pendant une période fort dangereuse où André Arru fut arrêté, la liaison avec la province se structura et se constitua une Fédération libertaire unifiée.

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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 20:53

En mai 1944, Georges Gourdin contribua à rétablir les liens entre anarchistes ; spécialiste dans la confection des faux papiers, il permit à de nombreux camarades ou réfugiés d'échapper à la Gestapo. Il fut arrêté, torturé par celle-ci mais ne parla pas ; détenu à la prison de Fresnes jusqu'en août 1944, puis déporté, il mourra en Allemagne, à l'âge de 29 ans, sans doute au camp d'Elbrück.

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Re: Un regard noir

Messagede Lehning le Ven 7 Avr 2017 21:42

Au cours de cette même période, des tracts et le manifeste sont diffusés parfois sous les titres d'Organisation du mouvement fédéraliste ou Fédération libertaire unifiée. Un bulletin intérieur de discussion, le Lien, tiré à la Gestetner facilite les échanges. L'un d'eux, intitulé La Guerre c'est ça et se terminant par un grand "A bas la guerre", avait été rédigé pour l'essentiel par Louis Louvet et distribué au printemps. Une brochure de propagande, Les libertaires et le problème social, le fédéralisme, berceau de la liberté, dont le contenu fut largement discuté est une œuvre collective à laquelle ont participé autour d'Henri Bouyé: Vogue, Emile Babouot, Jean-Louis Lefevre, Roger Caron, Renée Lamberet, Giliane Berneri, Raymond Asso... Elle fut écrite en vue de faire connaître les grandes lignes du fédéralisme libertaire et ses rapports avec les services publics. Dans ce texte, la structure générale de la société libertaire s'articulait sur trois grands points: 1er L'activité économique avec les coopératives de consommation et de production. 2° La structure sociale avec la commune libre. 3° Les services publics avec la statistique, la sécurité individuelle et collective, l'état civil, l'habitation, les loisirs, la communication, radiodiffusion, l'enseignement, la santé publique, la défense de la révolution. Elle fut imprimée et diffusée en mars 1945 et rééditée en août de la même année. [Cette brochure a été rééditée en 1978 dans le cadre des brochures Volonté anarchiste du groupe Fresnes-Antony sous le titre Les Anarchistes et le problème social. Elle ne fut pas éditée par la FA comme cela est indiqué par erreur, mais par le Mouvement libertaire.] Enfin, en juillet 1944, pendant la Libération, alors que les Allemands n'ont pas encore totalement quitté Paris, des tracts et des affiches Retour à la liberté ! Contre toute dictature ! expédiés en province, placardés massivement sur les murs de Paris et de la banlieue, sonnèrent le ralliement sous le sigle de la Fédération anarchiste.
Au même moment, une affiche au format 65x50 cm Retour à la Liberté, éditée sous le sigle de la Fédération anarchiste dont le texte est l'œuvre de Guennec du groupe de Villeneuve-Saint-Georges, enthousiasma tellement les militants de la région parisienne qu'ils en manquèrent. [Henri Bouyé, témoignage, Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 111.] Ce qui était convenu d'appeler la branche économique du mouvement de résistance libertaire, dont l'un des principaux animateurs était Julien Toublet, avait pris la décision de principe, après des débats difficiles dus à la clandestinité, de ne pas reconstituer la CGT-SR et de "rentrer dans l'unité" après la Libération. A cet effet, des contacts furent pris avec la "CGT clandestine" partie syndicale de la Résistance officielle. [Toublet Julien, "Un itinéraire syndicaliste révolutionnaire" dans Alternative syndicaliste, n° 4, 1993, pp. 42-43.] Mais la mainmise par les communistes sur la CGT va contraindre les anarcho-syndicalistes de créer dès 1945, des Comités de défense syndicaliste (CDS) qui évolueront ensuite en Fédération syndicale française (FSF). Au sujet de la presse anarchiste clandestine, Louis Le Bot avec l'aide d'André Maille, dit Hainer, fit paraître à Epinay-sur-Seine un périodique semi-clandestin sous les titres successifs de Le Rebelle (n° 1, décembre 1944) puis L'Insurgé, puis à nouveau Le Rebelle, jusqu'en 1946. Maille collabora à Ce qu'il faut dire dès sa première édition par Louis Louvet en 1944. Le Bot se rapprochera de La Révolution prolétarienne et participera à sa rédaction dès sa réédition en 1947. Pendant l'Occupation, à une date non précisée, Georges Cochon fit paraître Le Raffût, un journal dont l'édition fut sans doute éphémère.
[Voir le Maitron. Un fac-similé de Le Rebelle, n° 2, figure dans Les Anarchistes dans la Résistance, vol. 2, p. 81.]
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