Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

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Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede vroum le Jeu 16 Juin 2011 23:34

Alternatives en actes, ou comment construire une Amap libertaire

in Le Monde libertaire # 1639 du 9 au 15 juin 2011

http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/14663-alternatives-en-actes-ou-comment-construire-une-amap-libertaire

Les réflexions portées depuis quelques temps par des membres et groupes de la Fédération anarchiste quant à la place que doit prendre un libertaire dans les alternatives en actes : Amap, coopérative de production, groupements d’achat, offrent de nombreux champs d’applications et cela que l’on soit « fédéré» ou tout bonnement «libertaire ».

Entre un pragmatisme visant à envisager la Révolution en consommant bio et un dogmatisme enfermé dans un verbiage radical du genre : « C’est moi le meilleur anarchiste et les autres sont tous des cons donc je ne m’en occupe pas! » Il existe aujourd’hui, dans notre société, où les appareils politiques n’ont plus grand poids, un immense espace de libertés créatrices.

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L’exemple de Court Circuit, une «Association » pour le maintien de l’agriculture paysanne, créée à Saint-Denis (93), en mai 2010 par des membres du groupe Henry Poulaille peut servir de fil conducteur.

Une pratique et un contenu libertaire

Il se créé actuellement des Amap un peu partout en France à l’initiative de personnes souhaitant consommer des produits de bonne qualité, souvent des produits bio.

La question ne sera donc pas simplement de créer une Amap mais de se donner, et d’appliquer, un certains nombre de principes qui donneront à cette Amap une coloration libertaire.

Le point essentiel que nous avons expérimenté à Saint-Denis est le refus de créer une structure au sens institutionnel du mot et que ce soit une association ou une multinationale. Lorsque nous avons lancé cette initiative à la Bourse du travail, avec un public d’environ 200 personnes, la question de l’association a bien évidemment été posée et, comme organisateurs, nous avons radicalement exprimé notre scepticisme quant à la nécessité de créer une telle structure… Un débat, animé sans doute, mais qui a débouché sur un collectif sans président , sans bureau ou plus simplement sans espace de pouvoirs où risqueraient de s’incruster quelques politiciens en herbe, ou alors quelques emmerdeurs.

L’Amap Court Circuit fonctionne ainsi de façon horizontale et nous verrons bientôt comment.

Le refus de rentrer dans « l’institutionnel »

Un autre point essentiel quant au fonctionnement de la structure a été de revendiquer une totale indépendance vis-à-vis du pouvoir politique en place et cela quel que soit sa couleur. À Saint-Denis, notre maire est membre du Parti communiste et la négociation que nous avons menée en décembre 2009 reposait sur des principes forts : nous sommes des militants de la Fédération anarchiste, nous voulons créer une Amap de plusieurs centaines de paniers, nous voulons des moyens et non pas de l’argent…

Bien évidemment, tout n’est pas gagné d’avance face à un élu mais il n’empêche que cette approche politique de l’action est claire et radicale… Ou bien le projet peut être mis en place ou bien cela n’est pas possible…

Une charte morale entre les Amapiens

L’engagement des Amapiens est politique et c’est pour cela que notre charte revendique des principes forts et hiérarchisés… Tout d’abord, Court Circuit est une association pour le maintien de l’agriculture paysanne. Habitants d’une ville, notre propos est avant tout de soutenir des agriculteurs ayant une pratique respectueuse de l’environnement et de la biodiversité. Sa vocation est de tisser des liens fondés sur une solidarité entre producteurs et consommateurs. Les relations sont simplement basées sur la compréhension d’intérêts partagés et construites autour de contrats conclus entre humains libres.

La lutte contre la grande distribution est l’objet du second point de notre charte.

La création d’un espace de rencontres, de convivialité, d’amitiés, de créativité et d’échanges est le troisième point d’ancrage de Court Circuit.

Enfin, et contrairement à de trop nombreuses Amap, la question des produits est restée largement ouverte puisque l’engagement de notre agriculteur repose, afin d’aller dans de bonnes conditions vers une production bio, sur l’utilisation dans un premier temps de produits chimiques acceptés par l’agriculture biologique et dans une second temps, sur la demande de certification bio d’ici trois ans.

Les résultats

Après avoir trouvé un jeune agriculteur de proximité (ce qui n’est pas le plus compliqué contrairement à ce que l’on dit souvent !) nous avons lancé Court Circuit en mai 2010 pour un premier panier hebdomadaire de cinq légumes et fruits à 10 euros à partir de septembre 2010. Soixante-dix familles se sont engagées sur six mois, soit jusqu’à mars 2011.

À cette date, cinquante nouvelles familles nous ont rejoint pour la période mars 2011 à septembre 2011.

Enfin, un nouvel agriculteur, producteur bio, propose, depuis mai 2011, quarante paniers supplémentaires en attendant la rentrée de septembre où Court Circuit comptera 200 paniers.

Un terreau fertile aux pratiques et idéaux libertaires

La création de Court Circuit nous a permis de mettre en lumière une pratique et des valeurs libertaires. L’espace nécessaire à la distribution des paniers hebdomadaires les mercredi et jeudi a débouché sur l’ouverture d’un lieu alternatif qui regroupe Court Circuit mais aussi l’université populaire de Saint-Denis, un centre sur la laïcité, une bibliothèque sociale forte de 350 ouvrages, offerts par les éditeurs amis, un rayon de vente de produits équitables en libre service et, bien sûr, le groupe Henry Poulaille.

Ce local est à la disposition des membres de l’Amap qui y organisent des ateliers vélos, des projections de documentaires, des répétitions artistiques diverses. Parallèlement, une équipe d’une vingtaine d’Amapiens a lancé une expérience de culture « en lasagnes » sur une friche abandonnée et un autre groupe réfléchit à un développement du compost sur notre ville.

Enfin, cette expérience nous a permis de soutenir, à hauteur de 70 pains par semaine, la boulangerie coopérative La Conquête du pain, qui s’est créée à Montreuil en septembre 2010.

Et alors !

Parce que nous sommes membres de la fédération anarchiste, nous pensons que l’action organisée est nécessaire face au capital et aux politiciens de droite comme de gauche… La création d’une Amap, au-delà du soutien à un jeune agriculteur, de la qualité des produits consommés et d’une convivialité évidente peut devenir un creuset libertaire. C’est ce à quoi nous nous emploierons dans les mois qui viennent.

Jean-Claude Richard, groupe Henry-Poulaille (Saint-Denis) de la Fédération anarchiste

Un site Internet : http://www.amap-court-circuit.org
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Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede willio le Sam 18 Juin 2011 12:40

Ca c'est excellent comme alternative en acte ! Le fait de ne pas prendre de forme institutionnelle (pas d'asso) mais simplement de parler d'engagement moral entre les gens me paraît très bon pour créer en dehors du système.
Vivement la prochaine étape, à savoir se débarrasser des rapports marchands, mais cela suppose que des liens sociaux se créent aussi en dehors du domaine de l'alimentation pour pouvoir remplacer progressivement le capitalisme par des rapports libertaires dans tous les aspects de nos vies.
Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Et bien ! vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande.
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Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede vroum le Sam 18 Juin 2011 13:02

Ce texte issu de la réflexion de plusieurs militants a servi de base d'introduction au débat en séance plénière sur la stratégie et les axes d'intervention de la Fédération anarchiste lors de son 68e Congrès à Corbigny. Il nous a semblé important de le publier ici :

LA CONVERGENCE CONCRETE AVEC LES ANARCHISTES

Une situation objectivement favorable à l’anarchisme, mais…


Avec l’effondrement du bloc soviétique, le recul du stalinisme et du communisme autoritaire devait nous libérer la voie. Mais c’est la contre-offensive libérale (ou néo-libérale) qui l’a emporté, avec ses trois corollaires : la droitisation de la social-démocratie, l’impasse de l’écologisme partidaire et le développement du post-fascisme (en Italie d’abord avec Gianfranco Fini, en France ensuite avec Marine Le Pen). Parallèlement, le mécontentement populaire n’a jamais été aussi fort, non seulement dans la France de Sarkozy, mais aussi dans la Grèce ou l’Espagne dirigées par des socialistes, au Portugal et actuellement au Royaume-Uni.

Pour autant, le mouvement anarchiste et singulièrement la Fédération anarchiste restent faibles, et ne se développent pas. Alors que le mouvement social français a été défait en 2010, et que les révoltes grondent autour de la Méditerranée, la question de la convergence des luttes pour la révolution reste non résolue. Les acteurs du mouvement social anticapitaliste recherchent plus ou moins confusément cette issue où un puissant mouvement fédérateur submergerait un système économique intolérable et une organisation politique discréditée. Les élections cantonales en France de mars 2011 confirme en outre que le premier parti est celui des absentionnistes. Il est désormais à peine nécessaire de démontrer la corruption et l’impasse des partis politiques dont le peuple français est majoritairement convaincu.

Les alternatives décousues

Toutes ces aspirations nécessitent une stratégie qui structure la convergence des individus et des organisations sociales, syndicales, politiques, associatives ou informelles, désespérés de l'impuissance à grouper les diversités oeuvrant pour une société post-capitaliste et autogestionnaire.

A ce jour et en France, les réponses apportées n’ont pas été satisfaisantes. En 2010, le champ syndical a montré une fois de plus ses divisions profondes. A part certains secteurs, il a renoncé à son ambition historique de valoriser l'unité dans le monde du travail. Des organisations politiques ont tenté de rassembler sur des bases idéologiques hétéroclites, mais leurs efforts ont fait long feu.

D'autres encore, dans le cadre du mouvement altermondialiste, par l'intermédiaire de Forums sociaux, internationaux ou locaux, essaient de travailler au "mouvement des mouvements", opposé au capitalisme néo-libéral.

Ces divers types de réponses, auxquels nous nous associons parfois (forums sociaux, syndicalisme), sont des éléments d'une problématique de la convergence. Les "micro-résistances", aujourd'hui si valorisées, sont à la fois le constat d'un échec à pouvoir rassembler plus largement, et la reconnaissance que nos réalisations ne pourraient être que des contre-pouvoirs locaux.

Les anarchistes doivent avoir pour ambition, et stratégie, de participer encore à ces efforts mais en proposant une autre direction : la convergence des groupements autogestionnaires à l'échelle des territoires, celui de la commune sans oublier le lien fédéral. Ce qui implique l'usage du décloisonnement sectoriel ou géographique, l'acceptation de la diversité organisationnelle, et la conscience qu’il s’agit d’une construction à partir des capacités et volontés réelles des acteurs tels qu’ils sont et non tels que nous aimerions qu’ils soient.

Les alternatives à coudre

Nous ne partons pas de rien. Il y a eu récemment les coordinations locales inter-secteurs qui sont apparues au cours du mouvement sur les retraites sur la base d’un fonctionnement autogestionnaire, à partir d’assemblées générales souveraines et avec des pratiques d’action directe. Pour le moment, ces coordinations sont en veilleuse, après s'être dotées d'outils de coordination.

Il y a aussi les groupements les plus divers de type Amap qui, au-delà de leurs insuffisances, offrent l’intérêt de réfléchir à nouveau sur les modes de production et de consommation, de promouvoir de nouvelles pratiques à la limite de l’économie marchande (produits sains, agriculture biologique ou raisonnée, circuits courts, convivialité, démocratie directe…).

Il est réjouissant et fondamental de constater que ces mouvements sont largement nés en dehors du mouvement anarchiste, mais qu’ils en portent bon nombre de ses idées ou pratiques. Cela confirme que le projet sociétaire anarchiste n’est pas un dogme, mais qu’il est présent dans les aspirations des individus et des sociétés.

Les anarchistes sont nombreux à s'y engager, et sont confrontés à divers défis entremêlés comme :

le risque de la bureaucratisation (avec une possible multiplication des permanents, d’abord pour des motifs “techniques”, puis de plus en plus dans une position de contrôle sinon de défiance vis-à-vis de la base);

l’inféodation à des institutions officielles et administratives (via, notamment, la demande de subventions).

La présence résolue des anarchistes dans ces groupements est essentielle non seulement d’un point de vue stratégique mais également d’un point de vue humain car la désintégration sociale s'accélère.

Pour le moment, les groupements autogestionnaires ne font peur à personne. Mais s'ils s’étendent, et si ils gagnent les couches les plus défavorisées, ils menaceront bien des intérêts. Il faudra savoir résister et s’opposer encore plus nettement à ce moment-là. Il faut déjà s’y préparer, au moins dans les esprits. La présence anarchiste n’en est que plus souhaitable dans cette perspective.

Dépasser le clivage léniniste réforme ou révolution

C’est sur ces questions concrètes que doivent s’engager les anarchistes, sans avoir peur de se faire taxer de réformistes. L’opposition binaire entre réforme et révolution relève d’ailleurs d’une culture léniniste qui n’est pas la nôtre, mais qui, après mai 68, vu notre faiblesse, nos insuffisances et nos inclinaisons pour le romantisme révolutionnaire chez certains, nous ont trop éloigné du terrain concret. Le peuple et les classes travailleuses, qui n’ont jamais été aussi nombreuses dans le monde mais dont la conscience de classe reste faible, n’ont pas besoin de dogme ou de grands discours, mais de solidarité concrète à partir de laquelle se fondent, si possible, une réflexion et un débouché révolutionnaires.

Au cours de leur longue histoire, les anarchistes ont souvent contribué à mettre en oeuvre des outils facilitant la convergence. Ces outils, de l'Association Internationale des Travailleurs à la Fédération des Bourses du travail en France, des organisations syndicales aux groupements coopératistes ou mutuellistes, ont souligné une éthique libertaire d'entraide et de solidarité comme ferments nécessaires pour résister à l'injustice. Notre mémoire collective se souvient de ces participations souvent décisives, car ce fut aussi l'occasion de réaliser des groupements humains conformes à la société que nous appellons de nos voeux.

Toutes choses égales par ailleurs, la construction de la convergence de collectifs autogestionnaires au début du XXIe siècle représente un enjeu similaire à la construction du syndicalisme au début du XXe siècle. Le contexte n’est pas identique, mais les mêmes erreurs (purisme, dogmatisme, velléitarisme, insouciance) ne doivent pas être renouvelées vis-à-vis des dérives politiciennes et autoritaires qui se profilent.
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Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede Valerie Solanas le Dim 26 Juin 2011 09:32

c'est vrai que c'est très important de mettre en place ce genre d'alternatives au supermarché et aux fruits et légumes qui font des milliers de kilomètres ...
Mais la forme de l'amap reste un peu contraignante pour les consommateurs et pour les maraîchers .. d'ailleurs je connais des maraîchers qui préfèrent faire un système libre de paniers ...
Et puis y a vraiment pas assez d'amap .. je vois à Toulouse y a des listes d'attente dans les amap ...
Un système que je trouve pas mal aussi aux alentours des villes c'est le genre jardins ouvriers, mais en plus "sauvage" ...
Valerie Solanas
 

Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede Béatrice le Dim 26 Juin 2011 10:12

Dans le sud-est de la France , les AMAP existent depuis plus de dix ans , impulsés à l'origine par la Confédération Paysanne .
Leurs développements sont d'un bénéfice certain pour le consommateur , mais que ceux-ci fassent l'objet d'un Congrès ,
tout anarchiste soit-il , peut interroger , tout de même ?
Béatrice
 

Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede ninja le Dim 26 Juin 2011 10:31

L'indépendance alimentaire est à mon sens l'une des luttes les plus importantes à mener face au pouvoir. Cependant, si les Amap et les circuits courts (bio ou pas d'ailleurs), et les solutions alternatives radicales (permaculture, etc...) sont à favoriser dans une optique de responsabilisation individuelle et aussi de dynamique collective autogestionnaire, il ne faut pas oublier que ces alternatives en acte ne sufisent structurellement pas. Lorsqu'elles sont présentées, comme on en a parfois l'impression chez certains décroissantistes citoyennistes, comme LA solution individualiste et citoyenne au désastre sanitaire et écologique en cours, c'est même une escroquerie.
Car à elles seules, les amap, même en se multipliant, ne peuvent surmonter des problèmes globaux, induits par un système capitaliste global :
-la pollution chimique et la destruction de la microbiologie des sols aux alentours, contaminant jusqu'aux terrains sur lesquels on tente de produire autrement, et qui ne sont pas des bulles isolées : insectes pollinisateurs, climat et nature des pluies, nappes phréatiques, et cultures elles-mêmes de façon directe, sont impactés lourdement, y compris sur terrains en culture bio et-ou en gestion collective, par la pollution agro-chimique et industrielle, les ogm etc... or cette destruction est induite par le système capitaliste actuel.
-le marché capitaliste, entraînant structurellement l'exclusion d'une partie de la population, condamnée par le système à se nourrir mal, voire à crever de faim, pour cause de manque de sous.
Une révolution sociale et libertaire est indispensable. Elle ne peut avoir lieu, à mon sens, sans la gymnastique et l'exigence d'alternatives en actes. mais ces dernières n'ont à leur tour aucun sens sans perspective révolutionnaire.
ninja
 

Re: Alternatives en actes,ou comment construire 1Amap libertaire

Messagede vroum le Sam 14 Fév 2015 09:21

un chouette article sur l'Amap des anars de St-Denis :

http://reporterre.net/A-Saint-Denis-l-AMAP-est


A Saint Denis, l’AMAP est anarchiste et ça marche très bien

EMMANUEL DANIEL (REPORTERRE)

vendredi 13 février 2015

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Pas de déclaration en préfecture, pas de compte à rendre à la mairie, pas de président. L’amap de Saint-Denis est anarchiste. Malgré (ou grâce à ?) cette absence de responsables, elle a grandi jusqu’à devenir l’une des plus grosses de France et proposer des dizaines d’activités en plus des légumes.

- Saint-Denis (93), reportage

« Attention ! Si tu connais les Amap classiques, tu peux oublier », me lance Emmanuel, avec un air provocateur. Autour de moi, des caisses remplies de légumes et autour des gens qui s’affairent joyeusement. A première vue, rien ne distingue Court Circuit des X Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne françaises.

Comme les autres, elle permet à des consommateurs d’accéder à des paniers de légumes de saison tout en payant à l’avance leur consommation auprès d’un producteur.

Sauf que cette Amap installée au cœur d’un quartier populaire de Saint-Denis (93) n’en est pas vraiment une. Elle n’est pas constituée en association et n’a pas de statuts déposés en préfecture. Et pour cause, elle est anarchiste ! A Court-circuit, pas de chefs, de président, de trésorier ou de secrétaire. Les initiateurs du projet ont fait le choix de ne pas constituer de bureau afin d’éviter toute hiérarchie.

« Généralement, les gens créent des Amap pour les légumes, lance Jean-Claude, un des initiateurs. Nous, on l’a fait pour créer une dynamique, du lien et expérimenter l’autogestion... Et au final on a des légumes ! Ce qui nous intéresse c’est comment les gens vont s’organiser sans espace de pouvoir », explique cet infatigable militant libertaire d’une soixantaine d’années camouflé dans un accoutrement de dandy.

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Pas d’autogestion sans responsabilisation

« Tout le monde se prend en main, dit Sylvie, arrivée il y a six mois, tout en déplaçant des caisses de légumes. Dans l’Amap où j’étais avant, quelques personnes géraient pour les autres et nous on était juste des consommateurs classiques ».

Ici, pas question ! Lors de chacune des trois distributions hebdomadaires, cinq personnes s’engagent à être présentes pour décharger les légumes et préparer les paniers. Là non plus, pas de responsable des distributions. Chacun s’inscrit sur un cahier d’écolier posé sur une table et une personne se charge de récupérer la clé du local.

Ce jeudi, Serge, Sylvie et trois de leurs compères s’y collent. Pendant 45 minutes, les caisses de choux, endives, carottes, navets et pommes passent de mains en mains pour que les cent paniers soient prêts à 19h, heure de début de la distribution.

Dans toutes les Amap, chaque membre est censé donner un peu de son temps. Mais dans les faits, peu s’impliquent réellement et le gros du travail repose sur les initiateurs. Ici, une parade a été trouvée : l’autogestion en actes.

« Les gens savent que s’ils ne s’impliquent pas, il n’y aura pas de bureau pour le faire à leur place », me dit une working woman aux traits tirés qui en deux ans s’est rodée à ce type de fonctionnement. « Si plus personne ne prend en charge les contrats et et les distributions, eh bien ça s’arrêtera et c’est pas grave. C’est plus intelligent que les Amap qui perdurent jusqu’à ce que les quatre ou cinq personnes qui tiennent le truc à bout de bras pètent les plombs », pense Emmanuel.

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Assis autour de la table, une bière dans une main et un contrat en cours de remplissage dans l’autre, Jean-Pierre se marre : « Beaucoup de gens, quand ils sont arrivés la première fois, ne comprenaient pas. Ils demandaient le responsable et ils se sont rendus compte qu’il n’y en avait pas ».

Néanmoins, pour les néophytes, pas facile d’apprendre à se prendre en main quand on a été toute sa vie un consommateur passif. Il est parfois nécessaire de rappeler qu’il n’y a pas d’autogestion sans responsabilisation.

Anarchie ne veut pas dire chaos

Pour les contrats passés avec les producteurs par exemple, il faut un référent qui tourne tous les six mois. Quand il manque des volontaires, Jean-Claude envoie un mail pour prévenir que si personne ne s’en charge, il n’y aura plus de légumes, de pain ou de poulets. « Et là, en à peine une semaine, neuf personnes répondent », s’amuse-t-il.

« Certains viennent pour chercher leur panier et repartent aussitôt comme s’ils allaient au supermarché », regrette une quarantenaire dynamique. « Il y en a qui font quand même beaucoup plus que d’autres. Une fois je me suis retrouvée seule inscrite pour la distribution, heureusement, des gens sont quand même venus m’aider », raconte Céline.

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Pour Stan, un des deux maraîchers fournissant Court-Circuit, malgré l’absence de chefs et de bureau, « ils sont plus organisés que dans les autres Amap ou les gens viennent en tant que clients et non consomm’acteurs ». De quoi tordre le cou aux idées reçues. « Plus personne ici ne pense qu’anarchie est synonyme de chaos », s’amuse Jean-Claude.

Néanmoins, quelques couacs sont à déplorer : une femme s’énerve parce que quelqu’un dont elle n’a pas le nom est parti avec les contrats alors qu’elle en avait besoin. « Comment je fais pour la retrouver moi ? » « Eh bien tu envoies un mail sur la liste de discussion », lui répond calmement Djemiou, la soixantaine, avec sa voix douce qui apaise facilement les tensions.

Créée en 2010, l’Amap a commencé avec 70 paniers. Aujourd’hui, ils sont 250 familles à commander légumes, pains, œufs et poulet directement à des producteurs locaux. Jean-Claude assure que s’il n’y avait pas pénurie de locaux, ils seraient déjà 400 aujourd’hui.

Certains membres se vantent d’être la plus grande Amap de France, chose que je n’ai pas pu vérifier. Pour autant, les initiateurs ne sont pas surchargés de travail. « Je croise des gens qui en ont marre des responsabilités dans leurs assos. Je leur dis que moi ça va, je fous rien, enfin, pas plus que les autres quoi ! », rigole Jean-Claude. S’il reconnaît assumer un rôle informel de coordination, il ne se sent pas indispensable. D’ailleurs il compte « lâcher l’Amap » prochainement pour se consacrer à un autre projet.

Faire passer les idées par la pratique

Chaque nouvel arrivant se voit exposer le fonctionnement autogéré de l’Amap. Sur les murs, quelques tracts et affiches viennent rappeler l’engagement anarchiste des fondateurs. Mais le travail de diffusion de la pensée libertaire s’arrête là. « L’Amap est un moyen de faire passer des idées non par les discours mais par la pratique, explique Jean-Pierre, présent depuis le départ.On propose un truc qui fonctionne et on espère que ça fasse son chemin dans la tête des gens ». Néanmoins, une bibliothèque à coloration majoritairement libertaire, la Liberthèque, est à disposition de ceux qui souhaiteraient parfaire leur connaissance de ce courant politique.

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Mais les membres sont loin d’être tous des anarchistes convaincus ! La plupart viennent pour les légumes de qualité, soutenir un producteur et créer du lien. Même si l’Amap a permis de gonfler les rangs du collectif libertaire de Saint-Denis, ce n’était pas son but initial. Dans mes discussions avec les Amapiens, le mot anarchie n’est presque pas évoqué. Ils préfèrent parler d’autogestion,« d’organisation qui marche bien », de « système sans chef ».

Il n’empêche que leur vision a évolué. Sabine, infirmière pédiatre bon chic bon genre raconte : « J’avais une représentation négative de l’anarchie. Pourtant, ça vaut le coup de tester, rien que pour l’autogestion. Ça m’a poussé à réfléchir à la hiérarchie dans le travail et l’organisation pyramidale. J’ai lu des bouquins sur l’anarchie alors que je ne l’aurais pas fait sans ça et j’écoute radio libertaire qui apporte un autre regard sur le monde ». Ils sont nombreux comme elle à avoir changé leur regard sur l’anarchie, même si à l’instar d’Alexandre, « ils ne partagent pas toutes les idées ».

Tu volerais dans la caisse toi ?

Même si la participation à une Amap libertaire n’a pas métamorphosé la vie des participants, de nouvelles habitudes se sont ancrées. Dans ce local chaleureux, on n’achète pas seulement des légumes, on apprend également à se responsabiliser, à s’entraider, à faire confiance aux autres et à s’organiser sans chefs.

« On encourage des gens à prendre des initiatives. Chacun s’approprie l’espace et fait ce qu’il veut », explique Magète avec son indéboulonnable sourire. En quatre ans, les Amapiens ont multiplié les projets : un atelier d’écriture, un atelier d’informatique, un atelier de création de meubles en cartons, un atelier itinérant d’auto-réparation de vélo, un jardin partagé pour profiter du soleil ou faire un barbecue...

Viviane et Sabine s’occupent de la mini épicerie qui trône au milieu de la salle. Elles commandent les produits en fonction des besoins et des demandes auprès de grossistes équitables et de producteurs locaux. Les membres se servent dans les rayons, mettent l’argent dans une caisse et récupèrent leur monnaie.

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« J’apprécie le principe de confiance, de ne pas être qu’un consommateur. On ne donne que trois heures de notre temps tous les deux mois, explique Sabine.Et là aussi, les volontaires changent régulièrement. »

D’autres initiatives ponctuelles sont organisées : des achats groupés, des marchés gratuits, ou des soirées. Une liste mail de discussion permet aux Amapiens de communiquer en dehors des horaires de distribution. « J’avais besoin de fringues d’hiver pour ma fille, j’ai envoyé un mail et je me suis retrouvé avec un sac plein ! », témoigne Emmanuel. Marie a pu ainsi meubler son nouvel appartement et Jean-Claude faire réparer son lampadaire et récupérer du bois pour l’hiver.

Cette profusion d’initiatives dénuées d’appareil de décision centralisé laisse quelques observateurs incrédules. « Quand on explique tout ce qui se passe, les gens n’y croient pas et pensent qu’on cache quelque chose alors qu’on fait simplement confiance en l’humain », dit Jean-Claude.

Il donne l’exemple de la caisse de l’épicerie qui est négligemment posée sur une étagère : « Pas un centime n’a été volé en cinq ans. Pourtant, les gens pensent systématiquement qu’il y aura des vols. On leur demande : Tu volerais toi ? Ils répondent non. Et bien les autres c’est pareil ! »

Alternative à la télé

Des échanges tous azimuts qui font plaisir à Jean-Claude : « Notre propos n’était pas de créer une Amap mais un lieu où les gens vont se parler ». Il semblerait que l’objectif soit atteint. « Il y a un véritable brassage de générations. J’ai 62 ans et je ne suis pas cantonné à fréquenter des gens de mon âge », raconte Djemiou, qui vient même lorsqu’il n’a pas de panier à récupérer.

Pendant qu’un homme aux allures de Rasta propose des gâteaux bios, Sabine chante les louanges de l’Amap : « Ça crée du lien, c’est nécessaire dans cette ville. En dehors du boulot, si on n’a pas d’activité extérieure, on se retrouve vite devant la télé ».

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Samuel, qui travaille auprès des jeunes du quartier, reconnaît que « c’est devenu un challenge politique aujourd’hui de créer ces espaces de rencontre et de convivialité ». Pour autant, il considère que « ça ne va pas changer la face du monde. Ça s’adresse à une minorité d’initiés alors que la majorité continue à aller au supermarché. J’y accorderais plus d’importance si c’était plus diversifié ».

Parmi les membres, beaucoup de profs et de professions libérales. « Les gens de la cité ne viennent pas », résume Elizabeth, une ancienne militante communiste au léger accent anglais. Ou plutôt ne viennent plus. « Il y avait trois ou quatre personnes de la cité mais elles sont parties parce qu’il n’y avait pas la liberté de choisir les produits », regrette Jean-Claude.

Toutes les personnes interrogées déplorent cet état de fait mais se sentent impuissants. Pour beaucoup, le blocage n’est pas tant économique que culturel. Les paniers sont à 10 € et le prix n’a pas bougé en quatre ans. « L’idée c’était de compter sur la confiance et le bouche à oreille au sein des classes populaires. Mais ça a foiré », constate Jean-Claude.

Les distributions de tracts et d’œufs gratuits dans le quartier n’ont pas changé la donne. Néanmoins, cet échec est tout relatif : « De toutes mes expériences militantes, c’est sûrement la plus enrichissante et la plus efficace », livre ce militant aguerri. Il parle avec enthousiasme de ces Amapiens qui lui ont avoué :« Je ne connaissais pas les idées libertaires, mais en fait, je suis libertaire ! »

Lire aussi : Ils sont anarchistes, autogérés, et ils font du très bon pain : http://www.reporterre.net/Ils-sont-anarchistes-autogeres-et

Source et photos : Emmanuel Daniel pour Reporterre
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