L’affaire Pinelli : Piazza Fontana nous en donne sa version

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L’affaire Pinelli : Piazza Fontana nous en donne sa version

Messagede vroum le Jeu 13 Déc 2012 11:12

L’affaire Pinelli : Piazza Fontana nous en donne sa version

In Le Monde libertaire # 1689 du 29 novembre au 5 décembre 2012 : http://www.monde-libertaire.fr/cultures/16078-laffaire-pinelli-piazza-fontana-nous-en-donne-sa-version

Depuis le 28 novembre, le film italien de Marco Tullio Giordana, Piazza Fontana, est sorti sur les écrans français. Le film retrace l’histoire tragique et méconnue en France des prémices de la période dite de « stratégie de la tension » en Italie, et de la mort de l'anarchiste Pinelli en 1969. Interview et analyse.

Pour nous aider à comprendre et à resituer le cadre de cette histoire tragique de l’Italie contemporaine, nous avons demandé à un camarade qui connut Giuseppe Pinelli de nous rappeler brièvement les faits : Paolo Finzi, un des animateurs de la Rivista anarchica de Milan 1, qui a bien voulu nous accorder un entretien téléphonique.

« Je suis un militant anarchiste depuis 1968, et j’étais étudiant quand j’ai connu un groupe d’anarchistes de Milan, parmi lesquels il y avait Giuseppe Pinelli, qui à l’époque avait à peine quarante ans. C’était un travailleur des chemins de fer. Je suis entré dans le groupe anarchiste de Pinelli un an et demi avant sa mort. C’était une époque très agitée en Italie, avec beaucoup de manifestations ouvrières et étudiantes, une époque très intéressante du point de vue politique et social. Il y avait une forte présence et beaucoup d’activités anarchistes, exactement comme en France : les drapeaux noirs et les drapeaux rouge et noir étaient revenus dans les rues.
Je militais avec les étudiants et Pinelli, qui était un travailleur, était dans des collectifs ouvriers et avait aussi des activités spécifiquement anarchistes de propagande, de diffusion de journaux et de livres. Il militait au cercle anarchiste Ponte della Ghisolfa. Il était marié et avait deux enfants, des filles.

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La police portait une grande attention aux anarchistes, qui ne représentaient pas un grand mouvement, malgré un développement du mouvement, alors constitué à Milan d’une soixantaine de personnes. En 1968, il y avait eu des détentions d’anarchistes car il y avait eu deux petits attentats en avril ; en 1972, ces personnes seront innocentées durant leur procès. En 1969, il y eut de petits attentats contre des trains, mais sans revendications ni auteurs identifiés, et la police pensait que l’auteur en était Pinelli, cheminot, syndicaliste et anarchiste. »

La tragédie de la Piazza Fontana

« Le 12 décembre 1969, l’attentat de la Piazza Fontana à Milan est le premier d’une longue série qui va se poursuivre au fil des années en Italie. Cet attentat fut une tragédie : seize personnes y trouvèrent la mort. On a alors compris que des choses nouvelles dans l’histoire de l’Italie allaient avoir lieu. La police milanaise fut manipulée par des structures d’État et internationales : l’enquête s’orienta tout de suite vers les anarchistes.
J’avais alors 18 ans et j’étais le plus jeune parmi ceux qui furent conduits au commissariat central de Milan. Ils arrêtèrent presque tous les anarchistes, y compris des vieux camarades qui n’étaient plus actifs, et aussi quatre fascistes, certainement pour montrer qu’ils avaient mené une enquête dans toutes les directions et pas seulement contre nous. Mais il y avait une centaine d’anarchistes arrêtés, dix marxistes-léninistes et quatre fascistes !
Personnellement, j’ai vu Pinelli pour la dernière fois dans les locaux de la police politique du commissariat central. Presque toutes les personnes arrêtées furent libérées dans l’après-midi du jour qui suivit l’attentat. Mais certains d’entre nous ne furent pas libérés, dont Pinelli. Lui, resta en prison après les quarante-huit heures de garde à vue. Au cours de la troisième nuit de détention, il s’est – selon la version officielle – jeté par la fenêtre du quatrième étage du commissariat où il était interrogé. Il était environ minuit, ce 15 décembre 1969.

La police convoqua alors une conférence de presse et les deux chefs de la police milanaise ont donné deux versions complètement différentes du drame. L’une disait : “Il était certainement innocent, nous ne comprenons donc pas pourquoi il s’est jeté par la fenêtre.” Et l’autre version était : “Nous avons dit à Pinelli que Valpreda, un autre anarchiste, avait été arrêté et qu’il avait avoué être le responsable de l’attentat et Pinelli aurait alors crié : ‘C’est la fin de l’anarchie !’ et il se serait jeté par la fenêtre, prouvant ainsi sa responsabilité”. »

Calomnies et manipulations d’État

« Dès le début de l’affaire, nous, les copains de Pinelli, nous avions compris que c’était là le début d’une longue affaire. Il y eut une campagne très forte contre les anarchistes, et il a fallu un long processus pour inverser la tendance. Le 15 décembre 1972, le Parlement italien a approuvé une loi spéciale, qui fut appelée la loi Valpreda car elle permettait aux personnes suspectées d’homicides de faciliter leur défense. L’opinion public n’acceptait plus la détention de Valpreda, et même certains grands journaux défavorables aux anarchistes ont participé à une campagne pour sa libération.

Les instructions sur cette tragédie de l’attentat n’ont jamais permis d’établir la vérité, malgré des procès célèbres, trente ans plus tard. La responsabilité d’éléments fascistes, bénéficiant de la couverture de certains pans de l’État, fut établie ; mais le dossier ne fut pas rouvert : officiellement, il n’y a donc pas de responsables, mais les anarchistes ont été disculpés. »

Que reste-t-il aujourd’hui de cette histoire tragique ? Paolo Finzi répond sans hésiter : « Aujourd’hui, la mémoire de Pinelli n’est pas seulement partagée par les gens qui, comme moi, l’ont connu ; le drame de Pinelli a pris une ampleur internationale, dans une certaine mesure, puisque, par exemple, Dario Fo, qui sera prix Nobel de littérature en 1997, écrira en 1970 une pièce qui a fait le tour du monde : Mort accidentelle d’un anarchiste. Nous considérons que Pinelli est devenu un boomerang pour le pouvoir car ils ont essayé de détruire son image ; mais il était un bon père, un bon compagnon pour Licia, un militant sérieux, un organisateur ouvrier bien connu, il n’y avait pas d’aspects ténébreux dans sa vie qui aurait pu servir le pouvoir. Il est donc devenu un symbole d’un anarchisme sérieux qui n’est pas pour les bombes, ou pour la violence inutile, et en Italie, il y a beaucoup de groupes qui s’appellent Pinelli, il y a des commémorations tous les ans. Il est populaire bien au-delà de la gauche. »

Le film de Marco Tullio Giordana

Autant le dire tout de suite, ce film est une réussite. Nous reviendrons plus loin sur les réserves quant à l’interprétation des faits que nous propose le réalisateur, mais le film mérite d’être salué. Le réalisateur n’est pas un inconnu du grand public, puisqu’on lui doit par exemple Une histoire italienne (2008), Nos Meilleures Années (2003) ou encore Pasolini, mort d’un poète en 1995. Dans ces films, il nous parle des soubresauts de l’Italie à travers les trajectoires politiques de personnages qui balancent entre illusions perdues et tragédies humaines, sur fond de délitement sociétal. Son nouveau film, Piazza Fontana 2, se regarde comme une incroyable histoire, tant les mensonges d’État, les manipulations policières, les enchevêtrements avec les mouvements fascistes, les intérêts politiciens, etc., ont brouillé les pistes afin que la vérité soit enterrée avec Pinelli. Le rythme du film, dicté par la chronologie de l’histoire sur fond de stratégie de la tension menée par l’État, nous embarque sans laisser aucun répit. Nous sommes aspirés par les événements qui s’enchaînent, et nous découvrons que les nombreux protagonistes de cette histoire brouillent les pistes, le tout dans l’ambiance crépusculaire d’une Italie survoltée, aux avant-postes des stratégies contre-révolutionnaires de l’Otan et de la bourgeoisie nationale apeurée et revancharde.

Pinelli est campé dans le film par Pier Francisco Favino, un acteur remarquable que l’on avait déjà vu à l’œuvre dans Romanzo criminale (2005) et le troublant Acab (2012). Le militant est présenté de façon très convaincante, tel que ses camarades parlent encore de lui, cinquante ans après les faits. On le voit s’emporter après Valpreda, qui envisage de recourir à des méthodes expéditives, au cours d’une réunion houleuse du cercle anarchiste Ponte della Ghisolfa. On l’observe dans son quotidien, attentif et prévenant avec sa compagne, avec ses deux filles, infatigable dans ses fréquentes activités d’agitateur et d’organisateur de la contestation. Et il est troublant de le voir prendre son vélo pour suivre ses camarades raflés par la police et les rejoindre vers ce qui sera sa dernière destination.

L’autre personnage clé de cette histoire est évidemment l’inspecteur Calabresi, interprété par Valeri Mastandrea. S’il connaît une fin tragique, on voit bien comment il tente de nouer une relation quasi amicale avec Pinelli. Dans le film, ses découvertes sur les manipulations à l’origine du tragique attentat du 12 décembre 1969 le font descendre aux enfers du doute : Pinelli serait-il mort pour rien ? Pour mieux masquer des raisons d’État ? Qui manipule qui ? Calabresi, bourreau ou victime dans cette ténébreuse affaire ?

Polémique sur le film

Luciano Lanza est l’auteur du livre Bombes et secrets, Piazza Fontana, un massacre sans coupables 3. Dans un article consacré au film de Tullio Giordana, et publié par la Rivista anarchica 4, il remet ainsi en cause la prétendue relation presque amicale entre le policier et le cheminot. Témoignage personnel à la clé – il a connu Pinelli –, il affirme qu’en fait Calabresi était en colère contre Pinelli qui refusait une relation de complicité avec la police. Et qu’il aurait donc fait de Pinelli un de ses premiers suspects, comme pour se venger.

La version du « suicide » dans le film est aussi un problème, pour Lanza. Selon le film, Calabresi n’était pas dans le bureau au moment du drame, alors que les témoignages divergent sur ce fait. En fait, les policiers présents dans le bureau donnèrent des versions différentes sur la nature même du drame. Enfin, sur l’attentat lui-même, le film donne une version qui n’est pas définitivement établie par les enquêtes et fait la part belle à la suspicion à l’égard de Valpreda, qui fut pourtant innocenté en 1979, après avoir fait trois ans de prison.

Il y a pourtant bien des certitudes sur cette affaire, comme l’écrira le journal Il Corriere della serra, en particulier sur les responsables de la tuerie de la Piazza Fontana : « La vérité historique et politique est claire. On est bien documentés sur les responsabilités de la droite néofasciste vénitienne, les complicités et les fausses pistes des services de sécurité, et en particulier du Bureau des affaires secrètes 5. »

Daniel Vidal

1. Disponible en anglais et italien : http://www.anarca-bolo.ch/a-rivista/
2. Voir le site français consacré au film : http://www.bellissima-films.com
3. Publié en français en 2005, aux Éditions CNT-RP.
4. Traduit pour les besoins de cet article par Éric Vilain.
5. Qui dépendait du ministère de l’Intérieur. NDT.

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