Critique de l’anti-impérialisme et critique de l’antisionism

Débats politiques, confrontation avec d'autres idéologies politiques...

Critique de l’anti-impérialisme et critique de l’antisionism

Messagede bajotierra le Jeu 28 Aoû 2014 15:03

Critique de l’anti-impérialisme et critique de l’antisionisme


Camille Boudjak


25 août 2014


[Ce texte a servi de topo d’introduction à une discussion sur la critique de l’anti-impérialisme, lors de la rencontre d’été ICO / UPC, les 2 et 3 août 2014. Il a été suivi d’une riche discussion. Il constituait la première partie d’une discussion dont la seconde partie portait sur l’expérience du conflit en ex-Yougoslavie.]


Notre courant, le communisme-ouvrier, est né, entre autre, de la critique radicale du nationalisme de gauche et de cette forme particulière qu’est la gauche anti-impérialiste. Par gauche anti-impérialiste, nous appelons l’ensemble de cette gauche qui, au nom de la « libération nationale », de l’anti-impérialisme (qui est le plus souvent limité à un anti-américanisme), en arrive à gommer les antagonismes de classes. En gros, la vision du monde de la gauche anti-impérialiste est de voir comme antagonisme principal non pas le prolétariat et la bourgeoisie, mais les « nations dominées » et l’impérialisme. Né en Iran puis en Irak, notre courant a eu à lutter très concrètement contre cette gauche anti-impérialiste et ses différentes tendances.

En France, lorsque nous nous sommes organisés comme Initiative Communiste-Ouvrière, cette critique de la gauche anti-impérialiste était au cœur de notre volonté d’exister comme courant séparé. Lors des mobilisations du début des années 2000 contre les interventions en Afghanistan puis en Irak, il nous semblait fondamental de nous opposer à la guerre, aux dirigeants occidentaux, mais aussi aux États dictatoriaux et aux bandes réactionnaires type Talibans en Afghanistan, islamistes et résidus de l’appareil baathiste en Irak. Avant comme après la fondation d’ICO, nous avons critiqué et dénoncé sur bien des aspects cette gauche anti-impérialiste, comme l’idolâtrie par un certain nombre de gauchistes du régime anti-ouvrier de Chavez ou Morales ou le relativisme culturel d’une gauche post-moderne concernant les droits humains universels en général et les droits des femmes en particulier.

Cette position est certainement notre différence la plus visible avec une grande partie de l’extrême-gauche française actuelle, et en particulier lorsqu’il est question d’Israël et de la Palestine. Toute une partie de l’extrême-gauche défend en effet un anti-sionisme hystérique, oublie toute analyse de classe lorsqu’il s’agit de cette région du monde, et se met à la remorque du nationalisme palestinien voir de ses fractions les plus réactionnaires comme le Hamas. Une partie des courants et groupes de l’extrême-gauche va jusqu’à considérer les prolétaires nés à Haïfa et à Tel Aviv comme des « colons ». Si les bombardements meurtriers de l’État d’Israël sur Gaza et les images atroces des conséquences de la guerre peuvent expliquer une certaine émotion, il est à noter que l’hystérie anti-sioniste existait au sein de l’extrême-gauche bien avant la dernière opération de Tsahal.

Ainsi, des organisations d’extrême-gauche comme le NPA ou la CNT participent à la campagne « Boycott, Désinvestissement, Sanctions ». Cette campagne BDS d’ailleurs ne se limite pas à un boycott économique, mais défend même un boycott universitaire et culturel d’Israël, ce qui ne fait que renforcer encore plus des barrières entre des êtres humains dans cette région qui n’en connaît que trop. Un universitaire ou un artiste qui veut lutter contre la guerre et l’occupation en Palestine est-il plus utile en refusant de se rendre en Israël ou en profitant d’une tribune pour dénoncer le militarisme et renforcer le camp de la paix et du progrès ? Dans plusieurs villes, comme à Montpellier lors du festival du film méditerranéen, des actions ont été menées par cette campagne contre la projection de films israéliens. Le fait est que le cinéma israélien, en particulier celui qui s’exporte, porte bien souvent un regard critique sur la société israélienne, dénonce le racisme et interroge les fausses identités nationales, et cela même s’ils n’entrent pas dans la catégorie des « films militants ». « La visite de la fanfare », dont une des trame principale est un amour platonique entre une jolie Israélienne et un officier de la police égyptienne perdu avec sa fanfare dans un petit village d’Israël, est par exemple porteur d’un message de paix et d’amitié entre les peuples, de l’universalité du genre humain, au-delà des nationalismes. Mais finalement, qu’importe le message du film pour les promoteurs de la campagne BDS, ce qui compte c’est uniquement son origine. Ainsi les membres de la campagne BDS de Montpellier répondent à l’organisateur du festival du film méditerranéen qui rappelle la nature critique des films israéliens présentés : « Vous dites présenter des œuvres israéliennes critiques. L’image que voudrait donner Israël comporte une soi-disant liberté d‘expression, y compris critique, ce qui explique des œuvres israéliennes dénonciatrices d’aveuglements et travers israéliens. Ou comment transformer une liberté en arme d’oppression et d’épuration ethnique ! ». Avec une telle logique, manifester à Tel Aviv contre la guerre à Gaza ou au Liban pourrait aussi être « une arme d’oppression » visant à donner l’image d’une liberté de manifestation en Israël ! Et surtout, avec une telle logique toujours, les films de Ken Loach ne viseraient qu’à donner l’image que « la dictature capitaliste contre la classe ouvrière en Grande-Bretagne comporte une soi-disant liberté d’expression », « A l’Ouest rien de nouveau » aurait finalement été un roman au service du militarisme allemand, « La source des femmes » serait en fait un outil pour masquer l’oppression patriarcale, bref tout le cinéma et la littérature critiques, à part peut-être quelques rares productions complètement indépendantes et confidentielles, ne servirait que de justification à l’oppression !

Concernant la musique, la campagne BDS s’en prend particulièrement aux artistes arabes qui se produiraient en Israël, comme la chanteuse marocaine Hindi Zhara. Comble de l’absence totale de réflexion, un blog anglophone se présentant comme « pro-palestinien » est horrifié d’apprendre que la chanteuse Amal Murkus s’est produit à Jérusalem, oubliant que cette artiste arabe, qui a toujours dénoncé l’oppression des palestiniens ainsi que l’oppression des femmes, haïe à la fois par l’extrême-droite sioniste et par l’extrême-droite islamiste, est née en Galilée et a donc la citoyenneté israélienne. Mais peut-être, les nationalistes se rejoignant souvent, faudrait-il, au nom du « refus de la normalisation avec l’Etat d’Israël » et de la campagne « BDS », empêcher toute expression de la culture arabe en Israël, nier le droit à l’expression culturelle de la minorité arabe qui forme 20% de la population, ce qui réjouira certainement l’extrême-droite raciste de ce pays. Et en France, la campagne BDS a dénoncé un concert de musique klezmer du groupe Boogie Balagan, groupe israélien qui chante y compris en arabe, dénonce le « mur de séparation » et rêve d’une ville qui s’appelerait « Palestisrael city ».

Bref, au delà de l’absurde, toute cette campagne pour le « boycott culturel » d’Israël transpire le nationalisme et bien loin d’aider à lutter contre la guerre, l’occupation et le militarisme, si elle était complètement suivie ne ferait que renforcer les barrières entre les peuples et affaiblir ainsi celles et ceux qui, en Israël, luttent pour la paix et la justice. Comme on l’a vu, le « boycott culturel » s’applique finalement uniquement à l’origine d’une œuvre ou d’un artiste, sur une base qui est donc foncièrement nationaliste.

Le PIR, qui contrairement aux organisations de gauche et d’extrême-gauche n’a rien à voir de près ou de loin avec le mouvement ouvrier, a le mérite d’aller au fond de cette logique nationaliste. Ainsi, dans un article intitulé "PCF : Israël ou Palestine, il faut choisir", le PIR dénonce la fête de l’Huma de 2011 en ces termes "Un débat est prévu sur les mouvements d’indignés à travers le monde pour lequel est invité un député israélien. (...) De quel droit, au nom de quel principe obscur le PCF s’emploie il ainsi à briser le boycott politique international de l’Etat d’Israël en invitant un membre de la Knesset ?" Diantre, le PCF en invitant un « membre de la Knesset » serait-il complice du militarisme israélien ? Effectivement, le PCF a osé invité à sa fête... Dov Khenin, député du Parti Communiste d’Israël, qui ne cesse de dénoncer et de lutter contre le militarisme d’Israël, qui a même fait de la prison pour avoir refuser de faire son service militaire dans les territoires palestiniens. Bref, si on peut discuter de la politique du PCI, force est de constater que le « membre de la Knesset » invité a fait beaucoup plus et pris bien plus de risque pour dénoncer le militarisme israélien que les pro-palestiniens français. Pourtant, la logique de la campagne BDS mené jusqu’au bout c’est ça : au nom de "l’isolement" d’Israël, dénoncer l’invitation d’un militant politique, non pas sur la base de son action ou de son programme, mais simplement de sa nationalité. Bref, le nationalisme dans ce qu’il a de pire, et qui est complètement à l’opposé d’une réelle solidarité internationale avec celles et ceux qui, Juifs ou Arabes, Israéliens ou Palestiniens, luttent contre le racisme, le militarisme et la guerre. En mars 2014, au nom de l’anti-sionisme, une dizaine d’étudiants israéliens ont même été insultés et chassés par un groupe d’activistes pro-palestiniens de l’Université de Paris VIII.

Bref ce qui apparaît c’est qu’au nom de l’anti-sionisme, il existe une fraction de l’extrême-gauche qui s’en prend, non pas à l’appareil d’Etat, au militarisme ou à la bourgeoisie d’Israël, mais à l’ensemble de la population israélienne. Plus grave encore, la limite entre anti-sionisme et antisémitisme est régulièrement franchie. Si plusieurs organisations d’extrême-gauche, comme le NPA ou Alternative Libertaire, ont dans leurs récents appels à manifester dénoncé l’antisémitisme, force est de constater qu’elles n’ont pas été capables de faire éjecter des manifestations des éléments qui brandissaient des pancartes ouvertement antisémites. Sur les réseaux sociaux ou ailleurs, des personnes qui se situent plutôt à l’extrême-gauche, certainement sincèrement anti-racistes, en arrivent, et le pire c’est qu’elles ne s’en rendent peut-être même pas compte, à diffuser des images, des articles ou des slogans qui reprennent les vieux stéréotypes antisémites. Laissez entendre par exemple que ce serait Israël ou le « sionisme » qui dicterait la politique extérieure des Etats-Unis ou la politique intérieure de la France, bref que deux des principales puissances impérialistes seraient soumises à ce petit Etat qu’est Israël, c’est, par exemple, reprendre les vieux clichés antisémites des « Juifs qui contrôlent le monde ». Que pensez-aussi de la comparaison, fréquente, entre l’Etat d’Israël et le nazisme ? Comparer des bombardements, aussi horribles soient-ils, avec l’extermination systématique et industrielle d’un peuple, revient à donner de l’eau au moulin des négationnistes. Le très réactionnaire ministre Erdogan va jusqu’à déclaré que l’État d’Israël serait « pire que Hitler », propos repris également par la clique Dieudonné.

Il convient de remarquer que lorsque l’extrême-gauche avait, à juste titre, organisé en 2004 des rassemblements contre l’intervention militaire française en Côte d’Ivoire, des mesures avaient été prises pour ne pas être assimilés aux supporteurs du dictateur Gbagbo. Lors des quelques manifestations contre les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, tout avait été fait pour éjecter les nationalistes pro-Milosevic. Si demain le FN tente de s’imposer dans une manifestation contre des licenciements, espérons qu’il se fera expulsé manu militari par les militants CGT. Or, dans les récentes manifestations contre la guerre dans la Bande de Gaza, non seulement sont acceptés les soutiens du parti religieux réactionnaire qu’est le Hamas, un parti qui a profité de l’état de guerre pour exécuter froidement une trentaine d’opposants le 26 juillet, mais aucune organisation ne semble avoir les moyens et/ou la volonté d’expulser ceux qui brandissent des pancartes antisémites.

La guerre en Palestine a des répercussions ici-même, dans nos quartiers et nos entreprises. Des réactionnaires de tous bords, de la LDJ aux islamistes en passant par l’extrême-droite franchouillarde, utilisent cette guerre pour attiser des haines racistes et nationalistes. Valls surfe sur l’idéologie sécuritaire et le racisme anti-arabe en interdisant des manifestations, sachant très bien que cela ne peut que conduire à des affrontements et à des débordements. La LDJ, dont l’organisation soeur en Israël, le Kach, est interdite pour racisme et terrorisme, joue la provocation. Islamistes et néo-nazis distillent ouvertement l’antisémitisme. Notons à ce propos, que nous ne pouvons que constater que dans ce contexte un nombre non-négligeable de prolétaires juifs vivant en France ont peur. Fait particulièrement grave, nous avons eu plusieurs témoignages de sympathisants juifs de l’extrême-gauche qui se sentent de plus en plus mal à l’aise dans les milieux militants, qui préfèrent parfois même taire leur origine parce qu’ils craignent d’être pris à partie ou d’être constamment sommés de donner leur position sur Israël.

Nous ne sommes qu’un petit groupe et nous n’avons pas la prétention d’être une internationale qui aurait à déterminer une ligne pour les camarades d’Israël et de Palestine. Par contre et même si notre petit nombre fait que notre rayonnement est forcément limité, nous avons et continuerons de donner notre position. Elle est claire et se base à la fois sur l’internationalisme prolétarien et l’humanisme sans qui le communisme révolutionnaire n’est qu’une théorie désincarnée. Nous nous opposons au militarisme israélien, comme à tous les militarismes. Et nous sommes solidaires des populations d’Israël et de Palestine. Solidaire de la population d’Israël contre le gouvernement Netanyahou, solidaire de la population de Palestine contre le Hamas et les dirigeants de l’Autorité Palestinienne. Et nous pensons important dans le contexte d’utiliser des formules comme « Egalité et paix entre les peuples d’Israël et de Palestine » par exemple, et ce pour une raison simple. Renforcer le mouvement pour la paix en Israël ne peut que se faire qu’en garantissant que nos revendications sont bien la paix, l’égalité, le bien-être tant pour les Palestiniens que pour les Israéliens. Certaines fractions du nationalisme arabe, des islamistes et même des gauchistes, ne visent pas cet objectif mais revendiquent, plus ou moins ouvertement, dans le pire des cas de chasser la population juive israélienne.

Et nous avons pu constaté, que notre position, complètement opposés aux appels à la guerre ou à la haine des différents camps en présence, a été appréciée par de nombreuses personnes. Nos informations sur le mouvement pour la paix en Israël ont été très largement reprises, dans un petit milieu d’extrême-gauche, mais aussi, et c’est ce qui nous semble le plus important, par des êtres humains pas forcément très politisés. Mettre l’humanité au cœur de notre politique touche plus que d’illisibles déclarations rédigées pour un petit milieu de convaincu.

http://www.communisme-ouvrier.info/?Cri ... ialisme-et
bajotierra
 
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Re: Critique de l’anti-impérialisme et critique de l’antisionism

Messagede bajotierra le Sam 11 Oct 2014 19:39

Quatre choses que la gauche doit apprendre de Kobanê



mercredi 8 octobre 2014, par WXYZ



De nombreuses réactions des gauches occidentales se sont quelque peu repliées de manière prévisible dans le recyclage des critiques de l’impérialisme américain et britannique, sans voir ce qui est vraiment exceptionnel et remarquable dans les évolutions récentes, entre autres le surgissement de l’hypothèse PKK/PYD d’autonomie démocratique en tant que puissante solution de rechange à l’autoritarisme de l’AKP et à la crise des États-nations de toute la région.


Quatre enseignements nous pouvons et devons retirer des événements de et autour de Kobanê.

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La ville kurde de Kobanê est récemment devenue le centre d’une conflagration géopolitique qui pourrait bien changer le cours de la politique au Moyen-Orient. Après des mois de silence sur la menace que l’EIIL fait peser sur les Kurdes, le monde regarde enfin, même si la ‟communauté internationale” reste remarquablement silencieuse.

Cependant, de nombreuses réactions occidentales, qu’il s’agisse d’universitaires, de journaleux ou de militants, se sont quelque peu repliées de manière prévisible dans le recyclage des critiques de l’impérialisme américain et britannique, souvent au prix de ne pas saisir ce qui est vraiment exceptionnel et remarquable dans les évolutions récentes. Ainsi, à la manière de ces petits articles sous forme de liste numérotée de la gauche contemporaine, voici quatre éléments que nous pouvons et devons apprendre des événements de et autour de Kobanê.

1. – Il est temps de questionner la fixation de l’Occident sur l’EIIL

Si l’on devait croire Barack Obama, David Cameron et Recep Tayyip Erdoğan, la ‟sauvagerie” du ‟fondamentalisme” est l’objectif principal de l’implication de l’OTAN en Syrie. Notamment, de nombreux critiques de gauche reproduisent cette même fixation sur l’EIIL lorsqu’ils examinent les intérêts occidentaux. Cependant, pour une organisation impérialiste toute-puissante soi-disant déterminée à stopper l’‟extrémisme islamique”, l’OTAN a été curieusement inefficace. En fait, les États-Unis sont indirectement responsables de l’armement de l’EIIL et tout à fait incompétents et/ou réticents à armer la résistance kurde résolument laïque.
Les frappes aériennes américaines et britanniques ont été éphémères, et au mieux symboliques, ayant peu d’impact sur la progression de l’EIIL. En outre, la Turquie a fermé les yeux à plusieurs reprises sur l’utilisation par l’EIIL de son territoire et de ses frontières pour, respectivement, permettre ses activités d’entrainement et ses canaux d’approvisionnement. Plus récemment, alors que Kobanê est sur le point d’être conquise, la Turquie a insisté pour que toute assistance militaire au PYD kurde soit conditionnée à l’abandon par ce même PYD de l’autodétermination et de l’autonomie politique de ses cantons, et sur son acceptation de la zone tampon turque dans les régions contrôlées par les Kurdes dans le nord de la Syrie (ce qui va plus loin qu’un simple accaparement colonial de terres).
Maintenant, en considérant que les États-Unis et le Royaume-Uni étaient décidés à intervenir bien avant que l’EIIL soit perçu comme une menace, et en considérant l’hostilité de longue date de la Turquie envers le PKK/PYD, nous devons être plus exigeants que toutes ces analyses de l’intervention qui commenceraient avec l’EIIL et se termineraient avec lui. En bref, il est de plus en plus clair que l’EIIL est un peu plus qu’un prétexte pour l’OTAN pour poursuivre d’autres objectifs géopolitiques – à savoir le renversement d’Assad et la destruction de l’autonomie kurde.

2. – Se méfier de l’internationalisme libéral

Beaucoup de critiques anti-intervention ont fait valoir que des options non militaires restent disponibles par les canaux diplomatiques et la pression sur les acteurs régionaux tels que l’Iran, les États du Golfe et même la Russie. C’est là une lecture erronée de la situation géopolitique au Moyen-Orient. Tout d’abord, les États-Unis ne contrôlent pas si facilement tous les États alliés. Malgré les relations historiques de dépendance, malgré les métaphores de ‟marionnettes”, la plupart des États du Golfe sont des acteurs à part entière remarquablement puissants, ayant des intérêts et des activités qui échappent au contrôle des États-Unis. Toute suggestion aux Saoudiens de mettre fin à l’aide financière est susceptible d’être aussi efficace que de demander à l’EIIL de se calmer un peu.

Deuxièmement, appeler à un engagement diplomatique américain avec la Russie et l’Iran suppose des relations de coopération internationale qui n’existent tout simplement pas. Cela revient à faire fi des rivalités géopolitiques de longue date entre ces trois États-nations en compétition pour la domination régionale. Cela revient à trop mettre l’accent sur les critères des États occidentaux - « si seulement les États occidentaux avaient obligé les vilains États orientaux à faire ceci ou cela, le conflit serait résolu ».

Enfin, cela revient à marginaliser et ainsi à fermer la porte à la possibilité d’autres solutions non étatiques et anticapitalistes basées sur le projet des PYD/PKK d’autonomie démocratique. En effet, on comprend mal pourquoi les impératifs et les motifs de l’impérialisme qui prévalent tant dans l’action militaire ne seraient pas tout aussi problématiques quand il s’agit de « solutions pacifiques » dirigées soit par les pays occidentaux, soit par des puissances régionales en effet réactionnaires et anti-démocratiques. Ainsi, nous devons critiquer et remettre en question les affirmations du gouvernement selon lesquelles l’intervention militaire est « la seule option ». Mais il faut aussi se méfier du pacifisme creux basé sur des conceptions (néo)libérales et centrées sur l’État de la coopération, dans la mesure où les conditions de cette dernière sont absentes (et d’ailleurs, dans le système de l’État capitaliste, elles sont toujours absentes).

3. – Écouter les voix kurdes

La gauche occidentale souffre souvent d’une tendance débilitante et orientaliste à surestimer l’influence des États-Unis et de reléguer les communautés et les sociétés frappées par l’intervention à un statut d’acteurs passifs, pas dignes d’être analysés en tant que tels. En effet, il est frappant de constater le nombre de commentaires anti-impérialistes qui s’appuient moins sur les expériences et la dynamique des communautés kurdes et davantage sur les critiques rabâchées de la logique de prédation de la Grande Puissance.

D’une part, cela peut entraîner la gauche à reproduire les caricatures de l’« affreux sectarisme » et du « fondamentalisme islamique » d’une manière qui ne semble pas très éloignée des arguments de Cameron et d’Obama.

D’autre part, cela prend bien peu en compte les voix des communautés kurdes attaquées puisque leurs intentions et leurs actions n’ont aucune importance pour s’opposer à ‟l’impérialisme à la maison”. La politique qui en résulte peut souvent être délétère. On pourrait se demander, par exemple, ce que les habitants de Kobanê pourraient bien faire des appels à des « alternatives pacifiques à la guerre ». Ceci est particulièrement important, car au Kurdistan occidental (Syrie du Nord), les Kurdes défendent ce qui est sans doute le meilleur espoir pour une politique de gauche dans la région. Même le regard le plus rapide sur l’organisation constitutionnelle et les réalisations politiques des cantons kurdes feraient honte à la plupart des organisations occidentales.

Pourtant, cette semaine, alors que les grèves de la faim et les manifestations de solidarité du peuple kurde avaient lieu au Royaume-Uni et au-delà, les groupes anti-guerre ont organisé une manifestation tout à fait distincte et potentiellement contradictoire. Plus tôt la gauche occidentale abandonnera ses penchants à réduire la lutte des classes à la géopolitique, plus tôt elle pourra offrir une authentique solidarité aux groupes et aux communautés qui le méritent et en ont besoin.



4. - Garder un œil sur la Turquie

En raison de l’attitude de la Turquie vis-à-vis de Kobanê, le peuple kurde et ses alliés ont envahi les rues des villes à travers toute la Turquie, se sont affrontés avec la police et la gendarmerie à un niveau jamais vu depuis le mouvement de résistance de 2013. Les manifestations ont été militantes et précises dans leurs objectifs, en barricadant les rues, en ciblant les checkpoints, les banques, les bâtiments gouvernementaux, de la police et de l’armée, et, selon certains rapports, en libérant certains quartiers.
Ces derniers temps, la politique en Turquie s’était retrouvée dans une impasse, l’énergie de Gezi semblant se dissiper, prise en tenaille entre la violence d’État et les victoires électorales d’Erdoğan. Dans le même temps, le soi-disant processus de paix kurde est au point mort, peut-être irrévocablement, car la réconciliation de l’Etat turc a prouvé n’être guère plus que des paroles. Il est difficile de prédire si la confrontation actuelle entre les manifestants et l’Etat va augmenter, mais il est clair que les machinations turques au Kurdistan entraîneront une réponse kurde en Turquie.

De grands secteurs de la société turque restent profondément racistes (la nuit dernière un hashtag twitter incitant à la violence contre les Kurdes a connu du succès en Turquie) et de ce fait, la polarisation est probable. Cependant, il y a des raisons d’espérer que ce moment puisse être différent. Gezi a préfiguré un nouveau – mais encore très imparfait – soutien à la libération kurde, plus clairement mis en évidence dans le soutien sans précédent au parti pro-kurde HDP au cours des dernières élections présidentielles en Turquie. En outre, à Kobanê, dans le Rojava et ailleurs, le modèle PKK/PYD d’autonomie démocratique constitue une puissante solution de rechange à l’autoritarisme de l’AKP.
À cet égard, l’avenir de Kobanê est crucial pour les aspirations démocratiques et révolutionnaires des peuples turc, syrien, ainsi que kurde.

le 7 octobre 2014

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Source : The Disorder of Things

Traduction :XYZ / OCLibertaire

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Notes de la traduction :


La plupart des textes en anglais continuent d’utiliser l’ancien nom ‟ISIS” (pour État islamique en Irak et au Levant) pour désigner les djihadistes de cette organisation.

PKK : Parti des travailleurs du Kurdistan (Turquie)

PYD : Parti de l’unité démocratique, le parti-frère du PKK dans le Rojava (Kurdistan occidental / de Syrie).

http://oclibertaire.free.fr/index/www.r ... rticle1587

Le terme de « Gauche » dans le monde anglo-saxon tend à inclure plutôt les militant-e-s et les groupes qui veulent changer l’ordre des choses, et à exclure les « gauches de gouvernement » et de gestion du capital. C’est plus que l’extrême-gauche et moins que toute la gauche.
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