Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Débats politiques, confrontation avec d'autres idéologies politiques...

Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede vroum le Mer 27 Aoû 2014 17:27

"Affinités révolutionnaires.
Nos étoiles rouges et noires.
Pour une solidarité entre marxistes et libertaires",
d'Olivier Besancenot et Michael Löwy


source : http://utoplib.blogspot.fr/2014/08/vien ... re_25.html

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Présentation de l'éditeur : L’histoire du mouvement ouvrier raconte en détail les désaccords, les conflits et les affrontements entre marxistes et anarchistes, jamais les véritables alliances et solidarités agissantes entre ces deux mouvements. Olivier Besancenot et Michael Löwy ont choisi d’éclairer ce versant ignoré, souvent délibérément, qui révèle la fraternité de leurs combats depuis la Commune de Paris jusqu’à nos jours, souvent au cœur de sanglants affrontements. De Louise Michel au sous-commandant Marcos, en passant par Walter Benjamin, André Breton et Daniel Guérin. Un livre militant et sensible, porté par l’espoir que l’avenir sera rouge et noir. »

• Ancien candidat à l'élection présidentielle, Olivier Besancenot est membre de la direction du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) • Directeur de recherches émérite au CNRS,
Michael Löwy a travaillé sur l'histoire du marxisme en Amérique latine et sur l’écosocialisme. Ex de la LCR et proche du NPA.
Editions Mille et une nuits, collection Les Petits Libres n°85,
260 pages, format poche, 5 euros. Sorti le 20 août.


AU SOMMAIRE
• Convergences solidaires : la 1re Internationale et la Commune de Paris ; le 1er Mai et les Martyrs de Chicago ; le syndicalisme révolutionnaire et la Charte d'Amiens ; Révolution espagnole : la révolution rouge et noire ; Mai-68 ; de l'altermondialisme aux Indignés.

• Portraits : Louise Michel, Pierre Monatte, Rosa Luxemburg, Emma Goldman, Buenaventura Durruti, Benjamin Péret, le sous-commandant Marcos.

• Convergences et conflits : la Révolution russe (octobre 1917, la rupture en rouges et noirs, parti et soviets) ; Retour sur la tragédie de Kronstadt (les deux versions du conflit ;
un point de vue dissident - Victor Serge ; une erreur et une faute) ; Makhno, rouges et noirs en Ukraine.

• Quelques marxistes libertaires : Walter Benjamin, André Breton, Daniel Guérin.

• Questions politiques : individu et collectif ; faire la révolution sans prendre le pouvoir ? ; autonomie et fédéralisme ; planification démocratique et autogestion ; démocratie directe et démocratie représentative ; syndicat et parti ; écosocialisme et écologie libertaire.

• Conclusion pour un marxisme libertaire.


ET NOUS, ON EN PENSE QUOI ?
"Affinités", "nos étoiles", "marxiste et libertaire"... Au vu de la couverture de l'ouvrage, tout portait à croire que nous allions avoir droit à un dialogue, forcément enrichissant, entre un marxiste (de la IVe Internationale, donc un gentil) et un anarchiste (de type communiste libertaire, le plus karlocompatible on va dire), confrontant leurs idées, leurs convergences, leurs points de désaccord, le tout conclu par une embrassade chaleureuse, un échange de tshirts (ton Che contre mon Bakou) et un baiser sur la bouche (sans la langue). De quoi nous faire saliver...

Besancenot, on ne le présente plus. Löwy, je dois reconnaître que j'ai dû chercher sur le Net pour savoir qui il était (honte à moi !). Serait-ce LE libertaire qui souleverait enfin sa lourde cape noire pour parler sans langue de bois à son camarade facteur anti-capitaliste ? Mystère, suspense... Résultats des courses : le dialogue aura lieu entre un militant du NPA (Olivier) et un militant de la LCR (Michael) proche du NPA, pote du premier. Ouf. Difficile de faire plus convergent, en effet.

Donc le lieu n'est pas au débat, mais à une leçon de révolution(s) : oui, les libertaires ont des choses à apporter aux orga marxistes, cette petite brise de liberté qu'ils savent si bien cuisiner. Mais, quand même, quand on devra passer aux choses sérieuses, ils seraient bon que ces grands enfants idéalistes rejoignent leurs tontons marxistes-léninistes qui ont réfléchi, en toute modestie, et qui croient, humblement, avoir sûrement peut-être raison. Tout est dit ici avec le sourire bonhomme, bienveillant et sympathique que notre camarade Olivier nous a appris à apprécier depuis quelques années.

Dans ces pages, reconnaissons que l'on n'a pas peur de soulever les lièvres qui fâchent sans se cacher derrière son petit doigt, ou presque : la répression de Kronstadt ? C'était pas bien et ça aurait pu être évité si on avait écouté les anarchistes US prêts à jouer les intermédiaires, mais bon... d'autre part, si on les avait laissé faire, c'était la contre-révolution, les tsaristes et les puissances étrangères, qui risquaient d'en profiter. Makhno ? L'ex-anar devenu léninophile, Victor Serge, ne l'a-t-il pas lui-même décrit comme un "buveur, sabreur, inculte, idéaliste, stratège-né" et souligné que certaines choses (?) qui se passaient dans le mouvement de Makhno auraient sûrement indigné les anarchistes américains, Berkman et Goldman... ? Mais ici comme on converge et qu'on est les gentils, on ne dira rien des horreurs qui auraient été perpétrées par cette armée paysanne...
On est potes, non ?

On ne dira rien des personnalités prises pour exemples pour les portraits (cf. sommaire ci-dessus). La liste est assez transparente. On détournera le regard de certaines approximations, notamment sur l'individualisme anarchiste, qu'on croirait sorties d'une dé-leçon de contre-filosofie de Michel O. On se penchera plutôt sur la dernière partie, "Questions politiques", là où ça fait mal et où la peau pèle (retour de vacances d'été oblige). Et là on note que les fameuses convergences ont du plomb dans l'aile, dès qu'on tente de parler du fond. On partage souvent les mêmes mots mais on ne leur donne pas exactement le même sens. Les anars ont de bonnes intuitions, et on les aime de tout cœur pour ça, mais ils sont un peu brouillons. Ils ont besoin d'être recadrés pour que la nouvelle société que nous bâtirons ensemble soit viable et réaliste-socialiste.

En conclusion, "vous, les ados, qui écoutaient du punk et aimaient vous draper de cuir noir mais n'aimaient pas lire les livres trop gros, rejoignez-nous. On est aussi cool que les anars - vous en retrouverez de gros morceaux dans nos pizzas - mais on est plus sérieux pour changer la société. Enfin, on dit ça mais on peut se tromper (ou pas), on ne détient pas l'évangile (ou que si, peut-être), même si Che est notre prophète." Tous marxistes libertaires et alors, là, les capitalos vont se faire pipi dessus ! Yo !

Pour finir, pour de bon, je tiens à m'excuser si j'ai été trop dur et injuste avec ce, malgré tout, charmant petit livre, au style simple et sobre, avec des phrases moins longues que les miennes (bref, lisible), qui se veut consensuel, pédagogique, ouvert, accessible aux plus jeunes, et qui nous change des anathèmes aux œillères staliniennes dont on voit encore parfois ressurgir quelques exemples dans les librairies. Même si le concept de marxisme libertaire n'est ni nouveau ni révolutionnaire (au sens commun du terme) et si la convergence se fait naturellement sur le terrain des luttes sans avoir à être théorisée, ce bouquin pas cher se feuillettera sans déplaisir dans les rayons de votre marchand. Même si on a vu plus inspiré (mais ce n'était pas le but recherché). (UtopLib)
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, créez-la vous-mêmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs." (N. Makhno)
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Re: Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede bajotierra le Jeu 28 Aoû 2014 11:56

Bon ,

j'ai économisé 5 euros
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Re: Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede Lehning le Jeu 28 Aoû 2014 21:45

Bonsoir !

On n'oubliera pas non + la prestation de Besancenot chez Michel Drucker, 'achement révolutionnaire, dans "Vivement Dimanche (vous tapez ça dans Google videos, vous allez tombez dessus indubitablement. C'est amplement consternant de "faconde"^^) !

On sait que l'une des stratégies, il y a quelques années de cela du NPA naissant (et plutôt moribond depuis) fut de tenter de rallier une certaine frange du mouvement libertaire (AL en premier, les + proches en somme ?). Quelques libertaires certes succombèrent au charmisme (assez peu mais quelqu'un-e-s néanmoins, trop...! ^^)

L'exercice est bien simple: vous rencontrez un troskard, vous commencez à lui parler de Cronstadt ou de Nestor MAKNNO, vous allez vers le clash assez rapidos. C'est limpide !

Maintenant, faut bien que ce pôvre Besancenot vive en publiant des pôvres bouquins pseudos-révolutionnaires^^

Comme dit Bajo' fort justement, en n'achetant pas ces bouses inutiles et qui n'ont rien de révolutionnaire, on fait quelques économies.

Salutations Anarchistes !
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Re: Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede vroum le Ven 26 Sep 2014 14:06

A propos du livre d’Olivier Besancenot et de Michael Löwy, "Affinités révolutionnaires – Nos étoiles rouges et noires"
MARXISME ET ANARCHISME : Rapprochement, synthèse ou séparation ?

René Berthier

http://monde-nouveau.net/spip.php?article325

Un petit livre vient de paraître signé par Olivier Besancenot et Michael Löwy, intitulé Affinités révolutionnaires – Nos étoiles rouges et noires, sous-titré « Pour une solidarité entre marxistes et libertaires ». (Mille et une nuits)
Sans préconiser ouvertement une « réconciliation » entre marxistes et libertaires, ce livre entend mettre en relief les « convergences » entre les deux courants.
Je n’ai pas le temps de répondre point par point aux propos tenus par les deux auteurs – je le ferai en temps voulu. En attendant, j’ai ressorti de mes tiroirs un texte écrit il y a 25 ans et qui constitue en quelque sorte une réponse anticipée au livre de Besancenot/Löwy. Texte écrit vers 1989 dans le cadre d’une formation interne du groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste. Légèrement repris en octobre 1999. La conclusion a été réécrite en 2007.

MARXISME ET ANARCHISME :

Rapprochement, synthèse ou séparation ?

L’effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains camarades des craintes concernant l’éventuelle récupération d’idées propres au mouvement anarchiste par les survivants du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.

C’est là une crainte justifiée, et cette récupération n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’elle a commencé du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée par Bakounine lui-même.

Je pense que la première mesure à prendre pour contrer de telles récupérations serait d’exprimer nos propres positions de façon claire et publique. Or, c’est loin d’être le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n’avaient jamais été publiées et commentées dans des ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n’existe à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à porter la responsabilité de la récupération de nos idées par nos adversaires politiques.

I. – CE QUI EST IRRÉCUPÉRABLE DANS LE MARXISME

La première question qu’on peut se poser est : qu’est-ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme. C’est une question à laquelle il n’est pas possible de répondre si on ne précise pas de quel marxisme on parle.

Je dirais qu’on peut répondre à partir de trois niveaux :

1. – Le marxisme en tant que corpus théorique

Il s’agit de ne prendre en considération que les textes de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d’Engels, dans leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de comprendre ce qu’il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement. C’est la démarche la plus scientifique, et qui permet de se faire, intellectuellement parlant, l’idée la plus juste. Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un corps de doctrine figé.

2. – Le marxisme dans son application du vivant même de Marx

On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste. Cette phrase a souvent été interprétée comme un rejet de la part de marx de l’existence d’une doctrine qui se réclamerait de lui. Ce n’est pas du tout cela, si on considère dans quel contexte il a fait cette déclaration. Il venait de lire un ouvrage particulièrement indigeste de Paul Lafargue, Le déterminisme économique de Karl Marx. Ce dernier s’écria : « Si c’est cela le marxisme, moi Karl Marx, je ne suis pas marxiste. » Marx s’en prend à Lafague, pas au marxisme. Or cette citation, en général tronquée, a souvent été utilisée pour dire le contraire de ce qu’elle dit.

3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes : le léninisme

Aborder la question du léninisme présente deux intérêts : le premier est lié à la compréhension de la révolution russe ; le second est de comprendre les positions des héritiers de Lénine aujourd’hui.

Le fondement de la position de Lénine est que le prolétariat ne peut acquérir la conscience révolutionnaire que par l’intermédiaire des intellectuels d’origine bourgeoise, parce que ce sont eux qui détiennent la « science », pas les prolétaires. Cette thèse est largement développée dans Que faire ?, livre que Lénine écrivit en 1903. Mais l’idée en elle-même n’est pas de lui, elle est, entre autres, de Karl Kautsky, un social-démocrate allemand.

Par eux-mêmes, les ouvriers ne peuvent accéder qu’à la conscience « trade-unioniste », c’est-à-dire réformiste, revendicative. Selon Lénine, « le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés... » (Que faire ?)

Pour comprendre le sens de la thèse léniniste, il faut considérer trois choses : son contexte historique et social ; son contenu de classe ; son objectif.

Sur le premier point, le léninisme est une doctrine caractéristique issue des couches moyennes des sociétés sous-industrialisées, à majorité agraires, sans ou presque sans classe ouvrière. En Russie en 1917, les ouvriers représentaient 3 % de la population.

Le contenu de classe du léninisme est limpide : c’est la doctrine politique des couches d’intellectuels bourgeois déclassés se posant comme direction autoproclamée de la classe ouvrière et cherchant dans celle-ci une base sociale pour réaliser leur ascension vers le pouvoir politique. L’objectif du léninisme est, évidemment, de légitimer le pouvoir des couches sociales qui s’en réclament. La référence au marxisme ne sert qu’à camoufler le projet politique de ces couches sociales : le marxisme ne fait que leur servir d’alibi idéologique. Je pense que c’est une profonde erreur de dire que « Lénine est contenu dans Marx ». (Voire Staline…) C’est une simplification outrancière qui handicape toute tentative e comprendre à la fois le marxisme et le léninisme (voire le stalinisme.)

Il faut préciser que chez Marx il n’y a rien d’équivalent. Lorsque, parlant des communistes, il écrit dans le Manifeste qu’ils « ont sur le reste du prolétariat [je souligne] l’avantage d’une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétaire » et que parmi eux il y a des intellectuels bourgeois qui « à force de travail se sont élevés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique », il montre que le léninisme se situe totalement en dehors du sysème de pensée marxiste. EN fait, sur cette question, Marx et Bakounine sont à peu près sur la même position.

Le bolchevisme est l’expression idéologique du retard politique et économique de la Russie tsariste. Les disciples de Lénine ne semblent pas vouloir s’interroger sur l’anomalie historique qui a instauré un régime se réclamant du prolétariat dans un pays où l’écrasante majorité de la population était paysanne et où l’économie s’était totalement effondrée.

« Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes » dit Engels en 1890 dans la préface de la réédition allemande du Manifeste.

Ce qui disqualifie le léninisme est que ses affirmations sont fausses. Au moment même où Lénine racontait que la classe ouvrière ne pouvait parvenir qu’à une conscience réformiste, les ouvriers de la plupart des pays industriels developpaient un mouvement, le syndicalisme révolutionnaire, dans lequel ils affirmaient clairement que leur émancipation sera leur propre œuvre.

4. Le marxisme comme « science »

Le débat sur les modalités d’acquisition de la conscience révolutionnaire reste académique tant que nous sommes dans une période de lutte contre le capitalisme. Mais lorsqu’une organisation fondée sur les principes léninistes prend le pouvoir, on ne saurait s’étonner que la politique qu’elle met en œuvre soit orientée vers le monopole du pouvoir par une minorité de gestionnaires. C’est que la direction de l’avant-garde du prolétariat a, pour reprendre l’expression de Lucaks, reçu « son arme la plus effilée des mains de la vraie science », le marxisme, dont Lénine disait par ailleurs :

« On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire. » [1]. »

C’est là un exemple parfait de vision idéologique. Ce genre de proclamation, motivée par le désir d’affirmer une formulation scientifique, relève à l’évidence bien plus du credo religieux, et dévoile l’ampleur de la régression intellectuelle que font subir au marxisme les conceptions léniniennes. Lorsque la vérité relève moins de la constatation des faits que de l’interprétation d’un dogme, on assiste rapidement à une effroyable dégénérescence politique dont on a pu constater quelques exemples : Trotski balayant d’un revers de main les « humeurs changeantes » de la démocratie ouvrière ; Radek décidé à ne pas céder aux « clameurs des travailleurs » [2] qui ne « comprennent pas leurs vrais intérêts » ; Boukharine s’apitoyant sur les mauvaises conditions de travail... des tchékistes !

La possession de la « vraie science » constitue un véritable acte de propriété sur la classe ouvrière ; elle légitime ses détenteurs comme direction autoproclamée du mouvement ouvrier. La moindre contestation de la ligne du parti – qu’elle s’exprime à l’intérieur de celui-ci ou à l’extérieur – ne relève pas simplement d’une divergence politique, elle est une atteinte à la « vraie science » élaborée par les dirigeants, et se situe à ce titre en dehors de toute discussion. La moindre contestation des fondements de cette « vraie science » constitue une violation qui rejette sans discussion son auteur dans les rangs de l’ennemi de classe.

Face à un problème, il ne peut y avoir qu’une solution, celle donnée par les détenteurs et interprètes patentés de la science ; les autres solutions ne peuvent être que le produit de l’idéologie bourgeoise. Est-il besoin de dire que de telles conceptions de la « science » sont tragiquement limitatives, que l’histoire des sciences montre de nombreux exemples de résultats obtenus par des méthodes différentes, et que de plus, le propre d’une théorie scientifique est d’être systématiquement remise en cause par de nouvelles hypothèses, de nouvelles découvertes ?

Lénine se dissimule derrière le concept de science pour garantir au marxisme une pérennité qu’aucune science ne se reconnaît à elle-même : la science ne peut exister que parce que :

1° les conceptions dominantes d’une époque sont systématiquement examinées sous des points de vue différents, et,

2° parce qu’elles sont systématiquement rendues obsolètes par de nouvelles théories.

Tout le problème de la « science », du point de vue de Lénine, consiste à déterminer qui, et selon quelles modalités, détermine la bonne interprétation, c’est-à-dire l’orthodoxie. Ainsi, lorsque Lénine déclare à N. Valentinov : « Le marxisme orthodoxe n’a besoin d’aucune modification, ni dans sa philosophie, ni dans sa théorie de l’économie politique, ni dans ses conséquences politiques » [3], il n’exprime pas seulement le point de vue le plus antiscientifique possible (à savoir : une théorie scientifique – le marxisme – est immuablement valable), il expose une aberration du point de vue dialectique. Mais le problème qu’il pose est bien celui de déterminer qui décide de la bonne interprétation.
C’est là un problème aisément résolu :

« Les classes sont dirigées par des partis, et les partis sont dirigés par des individus qu’on nomme les chefs. (...) C’est l’ABC, la volonté d’une classe peut être accomplie par une dictature, la démocratie soviétique n’est nullement incompatible avec la dictature d’un individu. (...) Ce qui importe c’est une direction unique, l’acceptation du pouvoir dictatorial d’un seul homme. (...) Toutes les phrases à propos de l’égalité des droits ne sont que sottises [4]. »

On a donc affaire à une « science » qui n’est pas accessible à l’entendement par son contenu propre, par les démonstrations qu’elle peut proposer, mais qui a besoin d’être interprétée, dont les mauvaises interprétations ne révèlent pas une erreur de compréhension des faits, mais expriment des intérêts de classe ennemis, et dont l’interprétation, en définitive, ne peut être fournie que par un seul homme. Toute divergence d’opinion est nécessairement provoquée par une idéologie de classe ennemie. Pour résoudre une opposition, il faut « expliquer patiemment » ; si elle subsiste, c’est que jouent des intérêts de classe, des survivances de l’esprit petit-bourgeois, de l’anarchisme, etc.

Il n’y a qu’un seul prolétariat, dans lequel il ne peut y avoir qu’une seule pensée directrice, un seul parti qui en soit l’expression. Ainsi, dès le début de 1918, la Tchéka est présentée comme l’instrument « de la dictature du prolétariat, de la dictature inexorable d’un seul parti » destiné à anéantir « la bourgeoisie en tant que classe » [5].

Les modalités de la détermination de l’orthodoxie peuvent être (relativement) pacifiques avant la prise du pouvoir, mais après, les enjeux sont tels que, ayant épuisé toutes les procédures, en une escalade constituée d’étapes où la discussion cède progressivement le pas à la violence physique, on aboutit inévitablement à l’extermination des opposants – ceux qui sont en dehors du parti d’abord, ceux qui sont à l’intérieur ensuite.

Ainsi, lorsqu’à l’occasion du dernier round qui a opposé Zinoviev et Staline, les organisations du parti de Leningrad, fief du premier, et de Moscou, contrôlées par le second, votaient des résolutions unanimes se condamnant réciproquement, Trotski demandait ironiquement : quelle est l’explication sociale [6] ?

La question est parfaitement justifiée.

Mais on imagine aisément l’ambiance qui peut régner dans une organisation où les divergences politiques sont perçues comme l’expression – chez l’autre – d’intérêts de classe ennemis. Pourtant, la question que le marxiste Trotski aurait dû – mais qu’il ne pouvait évidemment pas – poser est : quelle est « l’explication sociale », la nature sociale d’une organisation dans laquelle les divergences se règlent dans ces termes ?

5. Le marxisme, du parlementarisme

Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel » avant Lénine, c’est le parlementarisme. La critique bakouninienne de la politique marxiste vise la stratégie parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine ne pouvait pas tout savoir, à l’époque, de ce que Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l’activité pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes allemands. Pour eux, l’action parlementaire n’était qu’une étape permettant à la classe ouvrière de prendre le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d’effectuer des « empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste, contre la propriété bourgeoise. Il ne s’agit donc pas d’un simple réformisme tout plat selon lequel la société capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles en société socialiste. En fait, si on y regarde de plus près, leur position était assez proche de celle du PCF. Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier ses militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent éperdument du parlementarisme et qu’ils ne se font aucune illusion à propos de l’action parlementaire [7].

Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent exclus, Marx déclara qu’il faut faire la part des institutions, des mœurs, des traditions des différents pays et qu’il est possible que dans certains d’entre eux, en Angleterre, en Amérique et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais, ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c’est la force qui doit être le levier de nos révolutions ». L’action parlementaire, on le voit, n’est donc envisagée que comme une action parmi d’autres. Il est vrai que cette relativisation a pu être la conséquence des critiques violentes des bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l’action parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes contestaient absolument.

Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l’unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n’ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d’un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l’action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l’opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n’offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l’Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu’on veut, du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation [8]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d’accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.

En 1895, enfin, Engels va jusqu’au bout de sa logique : « L’ironie de l’histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les "révolutionnaires", les "chambardeurs", nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes en France.)

On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne limitent l’action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale. Mais ils restent persuadés que là où les « institutions », les « mœurs » et les « traditions » le permettent, les ouvriers pourront par les voies légales « saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail » (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l’action préconisée par Marx et Engels à l’action légale [9], sa critique des illusions qu’ils se font sur la possibilité que « la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant, était incontestablement son héritière, malgré les influences lassaliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme tout court il n’y pas vraiment de frontière : l’un et l’autre jouent sur l’illusion que les élections peuvent servir à quelque chose, et il est difficile d’imaginer un mouvement où les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi s’en tenir et la masse des adhérents et les électeurs seraient mystifiés.

En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine s’est particulièrement attaché à critiquer : la stratégie électorale et les formes d’organisation, l’une et l’autre étant d’ailleurs parfaitement liées.

Bakounine soulignait plusieurs points :

– « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple. » (« L’Ours de Berne et l’ours de Saint-Pétersbourg »)

– Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, celle-ci reste une fiction.

– De plus (et là on touche à la « technologie » parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : « prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne. »

– Le rôle de l’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, l’influence des « socialistes bourgeois », l’existence de couches aux intérêts divergents dans la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le prolétariat, même s’il était majoritaire, de parvenir à des positions homogènes.

– Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite paysannerie) soit majoritaire ou non n’a que peu d’importance ; ce qui compte, c’est que c’est la classe productive. Cette idée de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et elle est parfaitement résumée dans un texte datant de 1869, « L’Instruction intégrale » : « Il arrive très souvent qu’un ouvrier intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l’esprit qu’il n’a pas, mais par l’instruction, dont l’ouvrier est privé, et qu’il n’a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l’ouvrier l’habillait, le logeait, le nourrissait, et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction. »

Dans de telles conditions, la question de majorité numérique n’a guère d’importance. Au moyen âge, les forces productives étaient peu développées et la productivité du travail très faible : pour entretenir un petit nombre de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs productifs. On peut très bien concevoir un système développé où les couches non productives (pas forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent développent une idéologie d’exploiteurs) et les couches parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité du travail est telle qu’un nombre relativement petit de producteurs suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il suffit de regarder autour de soi et d’imaginer tous les métiers qui pourraient se mettre en grève générale illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires, etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs au bout de trois jours...

Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement bref : il n’y a rien de récupérable. Je pourrais prendre point par point tout ce qui définit le léninisme et le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le léninisme n’a rien de récupérable parce qu’il s’applique à un contexte et à une époque qui ont disparu. Le léninisme est l’idéologie révolutionnaire de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d’avenir dans un pays sous-développé dominé par l’impérialisme, comme c’était précisément le cas pour la Russie en 1917. Ce n’est donc pas du tout un hasard si des mouvements de type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde sous la forme de mouvements de libération nationale. Le nationalisme des pays dominés a souvent pris la forme du léninisme parce que celui-ci était tout simplement la forme la plus adaptée à ce contexte. Comme pour le bolchevisme, le marxisme n’était qu’une couverture, un masque pour les revendications nationales. Le léninisme correspond à des conceptions archaïques, précapitalistes d’organisation et de stratégie politique.

II. – Y A-T-IL DANS LE MARXISME DES ÉLÉMENTS QU’UN RÉAMÉNAGEMENT POURRAIT CONSERVER ?

Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt : dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ou pertinentes ? L’optique est complètement différente.

Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un « bloc d’acier » cohérent où tout était bon et rien à jeter. Or, lorsqu’on prend la peine de considérer les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche, tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents, etc.

– Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique, mais Marx dit aussi que sans le hasard, l’histoire humaine serait bien triste.

– Du marxisme, on retient l’exclusive explication des phénomènes historiques par les déterminations économiques, mais Engels reconnaît qu’ils ont peut-être eu tort de trop insister sur cet aspect : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)

– Du marxisme, on retient une dialectique du développement du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit que cette « La "fatalité historique" de ce mouvement est [...] expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)...

Le problème, c’est que ces réserves, qui ont été émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur correspondance, sont capitales. Faute d’avoir été exprimées haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements communistes ont été mis sur les rails d’un marxisme mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément là les trois points essentiels de la réfutation théorique faite par Bakounine à l’encontre de Marx, à savoir :

1.– L’existence d’un certain indéterminisme historique ;

2.– Le refus de tout expliquer par les déterminations économiques, même si on reconnaît que celles-ci sont capitales ;

3.– La relativisation de la théorie des phases successives du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon et de Hegel.

Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable dans le marxisme, c’est la critique qu’en fait Bakounine. Je veux dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas le marxisme en tant que théorie explicative du social, en tant que méthode d’analyse historique et économique, elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose d’insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.

Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable ce qui n’est pas spécifiquement marxiste. Une théorie du social part nécessairement de l’observation, et élabore, développe des concepts qui permettent de l’expliquer, et enfin propose des conclusions.

A. – Or, l’observation du social, des mécanismes économiques du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que celle qui a été faite par Proudhon, à cette différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon, Marx a pu développer ses idées plus à fond et – c’est là un point de vue personnel – beaucoup plus clairement.

Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la validité de la description des mécanismes du capitalisme faite par le Capital, il critique seulement les obscurités qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D’ailleurs, il reviendra à l’anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du Capital, précisément pour le rendre accessible, et à James Guillaume d’en faire une introduction. Si on ajoute à cela que Bakounine lui-même avait commencé à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons là quelques accréditations qui le légitiment...

B. – Quant aux concepts, le marxisme ne s’est pas constitué d’un coup de baguette magique, il s’est bâti sur un socle déjà existant. La plupart des concepts qu’on trouve développés dans le Capital existaient déjà quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux, Considérant, Proudhon et d’autres, en ont fourni une partie de la matière. Toutes les catégories économiques qu’on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon, se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx en ajoute quelques autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas les avoir développées, puisqu’elles n’existaient pas non plus dans les textes de Marx contemporains du Système des contradictions.

Il n’est pas jusqu’à la méthode employée dans le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement à tout ce que les marxistes ont pu écrire par la suite.

En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable dans le marxisme ne l’est pas parce que c’est « marxiste », mais parce que c’est vrai. Le marxisme comme théorie explicative du social a fait la synthèse d’un certain nombre de données, de concepts, qui étaient « dans l’air » à l’époque, et que Marx a développés, explicités, mais en proposant des conclusions politiques que nous n’approuvons globalement pas.

Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme (mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés, pourrais-je dire, dans le domaine public. C’est pourquoi l’idée même qu’il puisse y avoir quelque chose de « récupérable » dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.

III. – LES MARXISTES PEUVENT-ILS RÉCUPÉRER QUELQUE CHOSE DE L’ANARCHISME ?

La question qui vient maintenant à l’esprit est : est-ce qu’il y a dans l’anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent récupérer ? Il y a plusieurs possibilités : une hypothèse minimale et une hypothèse maximale, avec tous les degrés intermédiaires.

La position minimale consisterait, pour les marxistes, à reconnaître le bien-fondé des réserves faites par Bakounine à l’égard du marxisme. Si c’était le cas, nous n’aurions qu’à nous en réjouir, mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC n’en serait, je pense, pas trop affecté.

La position maximale pourrait être quelque chose d’analogue à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j’avais écrit dans IRL une polémique contre ses positions, selon lesquelles Marx était un théoricien de l’anarchisme. A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche est récupératrice car il ne récupère rien de ce qu’ont pu dire les théoriciens anarchistes [10], au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c’est Marx qui est le seul, l’authentique théoricien de l’anarchisme. Marx avait en projet un livre sur l’Etat, qu’il n’a jamais eu le temps d’écrire, mais qui aurait, à n’en pas douter, été le livre fondateur de l’anarchisme véritable. Ce livre, resté à l’état de projet, dit Rubel, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’Etat, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)

Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour montrer que la possibilité d’une récupération est bien réelle. Cependant, il n’est pas contestable que les intentions de Rubel, lié à aucune organisation, chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d’autres tentatives. « La critique de l’Etat dont il [Marx] s’était réservé l’exclusivité n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchisme. » (Op cit., p. 378).

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle fut contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’Etat et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu’à présent, ont construit un capitalisme d’Etat peu conforme aux professions de foi anarchistes – c’est Rubel qui parle –, se sont nourris de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du livre sur l’Etat. En d’autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps d’écrire ce livre, son oeuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour. La clé du problème de la destinée du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme réel dans l’horreur concentrationnaire [11].

Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique, ils le feraient à partir d’une redéfinition de l’Etat et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances théoriques de Rubel – que c’est de là que viendrait le danger. C’est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire devrait lui aussi se pencher sur la question afin d’éviter les simplismes auxquels on a habituellement droit.

Si, lorsqu’on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser de quel marxisme il s’agit, il en est de même pour les conceptions marxistes de l’Etat. J’ai dit tout à l’heure que la récupération de thèmes anarchistes a été dénoncée par Bakounine lui-même : il s’agit du livre que Marx écrivit au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C’est un ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à son compte le point de vue fédéraliste, alors qu’il haïssait le fédéralisme. L’effet de la Commune, dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à l’envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante [12]. »

On retrouve le même processus pendant la révolution russe, avec L’Etat et la Révolution de Lénine, qui passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement de l’Etat, mais qui n’est qu’un fatras confus. Lénine rédigea ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe, très actif, à une époque où le parti bochevik ne représentait que peu de chose.

Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles la prédisposition à constituer des institutions autonomes dans lesquelles les masses tentent de s’organiser. C’est là une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées n’ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial, mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans le cas de la révolution russe, il n’est pas besoin de faire un dessin : l’histoire a montré quelle était la réalité du léninisme. Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple pour savoir ce que Marx pensait réellement : il suffit de se reporter à une lettre qu’il écrivit à son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que les communards réfugiés à Londres ne se sont pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La Guerre civile en France. »

Ce livre de Marx a beaucoup servi pour tenter de donner au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs – et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine. La lettre à Sorge révèle la réalité de ce que pensait Marx [13].

En matière de théorie de l’Etat et du pouvoir, on trouve en réalité à peu près tout ce qu’on veut chez Marx.

Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring ; mais Lénine, lui, en fait un dogme marxiste, parce que, à un moment donné, cela l’arrangeait et qu’il avait besoin de l’appui des anarchistes. Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire, tandis qu’Engels y fait une très vague allusion dans une lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot "Etat" le mot "Gemeinwesen", excellent vieux mot allemand répondant très bien au mot français "commune" [14]. »

Lorsque à l’occasion du vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre civile, il s’exclame : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat [15]. »

Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes, puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation populaire, c’est-à-dire le contraire de ce que dit Engels en 1891. La « dictature du prolétariat » est vidée de tout son sens puisqu’elle peut désigner à la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires !

Mais ce n’est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique du programme que la social-démocratie allemande se donnait à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà montré la grande Révolution française [16]. » La même année, Engels donne donc comme modèle de la dictature du prolétariat la Commune et la république démocratique, unitaire.

En fait, la formule « dictature du prolétariat » couvre au moins trois concepts :

– Dans le Manifeste et le programme d’Erfurt, elle signifie une république jacobine et démocratique ;

– Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France, elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée sans représentation populaire ;

– Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération de type libertaire.

Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels sont déterminées beaucoup plus par les circonstances de temps et de lieu – quitte à changer d’avis au cours de la même année, comme le fit Engels en 1891 – que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver son compte, il suffit de piocher dans le bon texte.

A ce jeu-là, nous pouvons jouer aussi. Au cas où d’aucuns voudraient absolument nous convaincre que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière d’abolition de l’Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler ce qu’Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet 1871 : « Pour ce qui est de l’abolition de l’Etat, c’est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs »...

CONCLUSION

Le marxisme et l’anarchisme se sont développés séparément, certes, mais conjointement à partir de préoccupations identiques et en formulant des conclusions différentes. Cela ne diminue en rien leurs oppositions, évidemment, mais le refus de considérer leur genèse à partir de conditions identiques empêche de percevoir les points sur lesquels ils se rejoignent, et en contrepartie, ne permet pas de saisir leurs différences dans leur véritable étendue et perspective. Une telle aperception des points de convergence conduit nombre d’anarchistes à un rejet du marxisme qui ne relève plus de la connaissance ou de la raison mais de l’attitude religieuse et mystique. Par ailleurs, une telle aperception des oppositions conduit à tenter des synthèses éclectiques et parfaitement inutiles du type « marxisme libertaire ».

Ainsi, marxisme et anarchisme ne sont pas deux courants qui se sont développés dans deux compartiments imperméables ; ils inter-agissent l’un sur l’autre, posent les mêmes questions en trouvant des réponses souvent différentes. Les manifestations les plus caricaturales de ces interactions se trouvent dans les tentatives faites par certains anarchistes de constituer un « marxisme libertaire », ou par certains marxistes de se convaincre que Marx était « anarchiste ». Une telle attitude provient du constat, fait par chacune des parties concernées, de carences théoriques supposées ou réelles de leur courant. Les anarchistes qui veulent introduire certaines touches de marxisme dans leur doctrine évoquent les carences de l’anarchisme en matière d’« analyse » et se gargarisent de « matérialisme historique » et autres tartes à la crème. Ils ne font que mettre au jour leur propre ignorance et leur propre absence de réflexion sur les thèses des grands auteurs libertaires.

L’expression de « marxisme libertaire » a été inventée par Daniel Guérin vers la fin de sa vie. De formation marxiste, il adhéra à la SFIO puis du PSOP. Il fut un moment tenté par le trotskisme. Il porta un regard critique sur les mouvements et les militants se réclamant du marxisme. Il pensait qu’un certain nombre de concepts libertaires devaient être réintroduits dans le corpus de l’idéologie socialiste afin d’éviter les erreurs de la social-démocratie ou du stalinisme. Sur la plupart des questions opposant marxisme et anarchisme : centralisme ou fédéralisme, parlementarisme ou action directe sociale, dictature du prolétariat ou démocratie directe, Guérin donnait raison à l’anarchisme, et en particulier à Bakounine.

Le marxisme libertaire de Guérin n’était pas une menace contre l’anarchisme. Il était plutôt une tentative d’introduire dans la doctrine marxiste des concepts anarchistes. L’idée cependant séduisit certains anarchistes qui, à leur tour, tentèrent d’introduire dans l’anarchisme des concepts marxistes. Aujourd’hui, de nombreux militants issus du communisme, conscients de la dévalorisation du marxisme, mais surtout des carences conceptuelles du marxisme pour expliquer la société actuelle, découvrent Proudhon et Bakounine. Parler de synthèse entre les deux mouvements me paraît cependant fortement exagéré.

La conclusion générale que je tirerai de mon propos est qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi. Si effectivement nous avons à craindre une récupération de certains de nos thèmes par des marxistes, nous devrions aussi nous pencher sur les récupérations et les dénaturations – qui ne sont pas récentes et qui sont elles aussi liées aux ambiguïtés théoriques de certains de nos auteurs – effectuées par la droite et l’extrême droite. Des cercles proudhoniens d’extrême droite du siècle dernier aux libertariens d’aujourd’hui, le danger est plus que réel.


Notes

[1] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions du Progrès, p. 461.

[2] « Le parti est l’avant-garde politiquement consciente de la classe ouvrière. Nous en sommes maintenant au point où les ouvriers, à la fin de leurs épreuves, refusent désormais de suivre une avant-garde qui les mène à la bataille et au sacrifice... Devons-nous céder aux clameurs des travailleurs qui ont atteint les limites de leur patience mais qui ne comprennent pas leurs vrais intérêts comme nous le faisons ? Leur état d’esprit est maintenant franchement réactionnaire. Mais le parti a décidé que nous ne devons pas céder, que nous devons imposer notre volonté de vaincre à nos partisans épuisés et démoralisés. »

[3] Valentinov, N. My talks with Lenin.

[4] Lénine, Œuvres complètes, t. 17.

[5] In : Histoire et bilan de la révolution soviétique, Association d’études et d’informations politiques internationales, Paris, 1-15 oct. 1957, p. 140.

[6] R.V. Daniels, The Conscience of the Revolution, Oxford 1960, p. 28.

[7] Ces lignes ont été écrites il y a une quinzaine d’années. Il est évident que l’évolution de la composition du PC par l’arrivée de nouvelles générations de militants modifie ce point de vue, qui reste cependant encore valable pour ce qui concerne les vieux crabes qui s’accrochent à la vieille ligne du parti.

[8] Dans ce genre de propos, qui n’est pas isolé, se révèle le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c’est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d’avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.

[9] En fait c’est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s’en prend. Bakounine n’a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.

[10] Lors d’une émission sur Radio libertaire à laquelle Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit qu’il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par Payot dans Marx critique du marxisme.

[11] Inutile de dire qu’une telle argumentation est une véritable aberration du simple point de vue du matérialisme historique...

[12] III, 166. Bakounine Œuvres, Champ libre.

[13] Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de La Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes que fussent ces analyses, elles n’en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà dans le Manifeste communiste (...) Marx et Engels étaient naturellement parfaitement conscients de cette contradiction... »

[14] Lettre d’Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions du Progrès, Moscou.

[15] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.

[16] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, éditions sociales, p. 103.
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Re: Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede René le Dim 27 Déc 2015 12:38

Extrait de l'introduction à

Affinités non électives
À propos du livre d’Olivier Besancenot et de Michaël Löwy
Pour un dialogue sans langue de bois entre libertaires et marxistes




Olivier Besancenot et Michaël Löwy ont publié un ouvrage intitulé Affinités révolutionnaires, Nos étoiles rouges et noires, qui entend mettre en relief les « alliances et solidarités agissantes entre les deux mouvements ». Les deux auteurs veulent, disent-ils, « éclairer ce versant ignoré, souvent délibérément, qui révèle la fraternité de leurs combats ». Cela me paraît une excellente idée.
Le présent ouvrage n’est cependant pas à strictement parler une réponse à Affinités révolutionnaires : en effet, le mode d’exposition de leurs idées choisi par Besancenot & Löwy, au moins dans la partie historique, ne permet pas de répondre, parce que leur argumentation est trop allusive et vague, fondée sur un exposé extrêmement approximatif des faits. C’est pourquoi, plutôt que de répondre, j’ai simplement choisi d’aborder les mêmes faits, les mêmes questions, mais à notre manière : le lecteur se fera lui-même une idée. (…)

La crise que traverse aujourd’hui le marxisme révolutionnaire est un effet collatéral de la crise du marxisme en général. L’effondrement de l’URSS a privé de nombreuses personnes d’un modèle, dont on a fini par se rendre compte qu’il n’était pas parfait, mais un modèle tout de même ; d’où la thèse de l’« État ouvrier dégénéré » chère (à certains) trotskistes, qui a fini par faire long feu, tout comme l’idée que la révolution mondiale était à portée de main parce que, nous disait-on, « les forces productives » avaient « cessé de croître ». Bref, l’Union soviétique devait faire une révolution politique, pas une révolution sociale : remplacer les bureaucrates par de vrais révolutionnaires (trotskistes, si possible).
Il est vrai que la perte de l’hégémonie marxiste a pu être un facteur permettant le dialogue. Ce fait est particulièrement visible, dans la pratique, par les militants libertaires de la CGT par exemple ; mais la plus grande tolérance envers l’anarchisme ou l’anarcho-syndicalisme est aussi la conséquence de la « crise du militantisme » qui fait que ce qui reste de noyaux communistes dans la Confédération sont bien obligés d’être moins difficiles. Mais cela est constatable également dans la théorie, comme le fait remarquer Tomás Ibáñez :

« Cette ouverture récente du marxisme à l’anarchisme répond probablement au fait que les cinq ou six dernières décennies se sont révélées plus dévastatrices pour certains de leurs présupposés que pour ceux des anarchistes. »


Il est vrai que de nombreux libertaires ont pu penser après l’effondrement de l’URSS que le mouvement anarchiste allait enfin pouvoir s’exprimer, se développer. Le communisme, qui avait fourni aux masses populaires un avenir radieux illusoire, avait souvent été désigné par les anarchistes, assez commodément, comme la principale entrave au développement de leur mouvement. Maintenant que l’Union soviétique était définitivement abattue, la voie était ouverte, pensait-on, au développement d’une véritable alternative anarchiste au capitalisme. Pourtant, il faut bien constater que le caractère confidentiel de l’anarchisme persiste, même s’il a maintenu une continuité historique dans beaucoup de pays, même en Amérique latine où il a subi une terrible répression pendant la période des dictatures. Il a fallu attendre la période actuelle pour voir l’apparition de groupes anarchistes dans des régions du monde telles que le Maghreb ou le Proche-Orient. C’est dire que les anarchistes doivent encore faire l’analyse des raisons pour lesquelles l’effondrement du communisme soviétique a si peu — voire pas du tout — bénéficié à leur mouvement.

Dans l’ensemble, on peut penser que les social-démocrates de gauche — les trotskistes — ont compris aujourd’hui qu’ils ne reprendront plus jamais le Palais d’Hiver ; et que les libertaires ont compris qu’ils ne referont plus jamais les collectivisations des années 1936-39 en Espagne. Alors que de nombreux militants des deux courants ont longtemps vécu dans un délire d’identification avec leur modèle respectif, on peut dire, je pense, que cette période est définitivement révolue.
Les différentes variétés de marxisme révolutionnaire, surtout trotskistes, ont tenté de s’adapter. D’une certaine manière, les trotskistes se sont mieux adaptés aux temps nouveaux que les anarchistes. Ils sont retournés à leur modèle d’origine : ils se sont social-démocratisés, mais un ou deux crans plus à gauche que la social-démocratie « ordinaire », afin qu’on puisse tout de même faire la différence. Ils se sont quelque peu embourbés dans la politique parlementaire : comme Marx, ils pensent qu’il n’y a de politique que dans la participation au jeu électoral, ils pensent que le mouvement révolutionnaire n’est « visible » que dans sa participation aux campagnes électorales, faute de l’être au Parlement lui-même. On entend souvent les militants qui se plaignent que leur activité n’est définie que par les échéances électorales. Une élection passée, il faut préparer l’autre.

Lorsque Marx reprochait aux fédéralistes de l’AIT leur « apolitisme », il leur reprochait en fait leur refus de l’action parlementaire, qui était à ses yeux la seule forme d’action politique envisageable. Bien sûr, les marxistes révolutionnaires d’aujourd’hui disent qu’ils ne se présentent aux élections que pour faire entendre leur voix, pour faire de la propagande. Notons bien que, dans un premier temps, les social-démocrates du XIXe siècle disaient tous que la participation aux élections parlementaires n’était qu’un moyen de propagande.
Les anarchistes, quant à eux, n’ont pu ou voulu redévelopper à grande échelle le modèle anarcho-syndicaliste, qui ne resurgit partiellement qu’à l’occasion de grands mouvements sociaux tel mai 68. La suprématie du modèle social-démocrate, voire collaborationniste entre “partenaires sociaux”, entrave gravement toute perspective d’émancipation et de sortie du capitalisme. Une exception, cependant : l’Espagne (encore !). Une organisation anarcho-syndicaliste s’y est reconstituée — après la mort de Franco et quelques crises internes — regroupant aujourd’hui environ 60 000 travailleurs.

Répondre à Besancenot & Löwy présente une réelle difficulté méthodologique car leur ouvrage est une longue série d’approximations décontextualisées, d’affirmations ouatées, d’édulcorations des faits afin de pouvoir présenter à tout prix l’illusion d’affinités entre marxisme et anarchisme. Affinités révolutionnaires cherche à atténuer les critiques envers les anarchistes, à émousser les divergences — ce qui est déconcertant pour nous, car nous n’avons pas l’habitude ! Mais leur livre cherche aussi (surtout, je dirais) à atténuer la responsabilité des communistes dans tous les épisodes où ils ont fait usage de la répression contre la classe ouvrière — et là, c’est exaspérant. Kronstadt ? oui, c’était une « erreur et une faute », mais il n’y avait pas le choix, c’était ça ou ouvrir la porte à la réaction – affirmation parfaitement contestable. La satisfaction des revendications des marins de Kronstadt (parmi lesquelles figuraient l’égalité des rations alimentaires entre bolcheviks et non-bolcheviks…) n’aurait pas provoqué un afflux de la réaction, mais au contraire une extension de la dynamique révolutionnaire dans toute la Russie, et la moindre tentative de la réaction, intérieure ou non, se serait heurtée à une levée en masse comparable à celle de février 1792 en France. Mais il est certain que le parti bolchevik aurait alors perdu le monopole du pouvoir. C’est ce qu’il fallait éviter à tout prix.

Il y a eu des périodes pendant lesquelles les deux courants – anarchistes et communistes — ont collaboré. Et ce sont plus souvent les anarchistes qui collaborèrent avec les communistes que le contraire. Il y a également de nombreuses interrelations sur le plan théorique, souvent ignorées par les deux camps. En fait, il est impossible de répondre à Besancenot & Löwy parce que lire leur ouvrage est comme pénétrer dans un épais brouillard. Il est extrêmement frustrant d’être obligé de consacrer, à dix lignes d’approximations floues, dix pages de remise en contexte. Ce n’est évidemment pas possible. La seule attitude envisageable, en réplique à Affinités révolutionnaires, ne consiste donc pas à reprendre point par point leurs approximations mais à leur opposer une autre vision de l’histoire, la nôtre.
(…)

A quel public s’adresse Affinités révolutionnaires ? Le niveau du discours est très basique : le livre ne cherche pas à démontrer, mais à affirmer un certain nombre de choses censées indiquer qu’il y a une entente possible entre anarchistes et trotskistes (mais les militants du NPA sont-ils trotskistes ?).
Il me semble évident que Besancenot & Löwy s’adressent à un public issu des vastes mouvements sociaux des années 90 qui ont développé des pratiques qualifiées de « libertaires » : assembléisme, refus des partis, des hiérarchies syndicales, anti-globalisation, etc. L’extension importante des mouvements de contestation s’organisant de manière « horizontale » et opposés à leur récupération par les partis politiques sont peut-être aussi une « cible » d’Affinités révolutionnaires. Peut-être aussi est visée une frange de militants du mouvement anarchiste organisé, en particulier ceux d’Alternative libertaire. Mais leur livre a peut-être surtout une fonction interne dans les complexes rouages des tendances qui parcourent le NPA.
(…)
L’argumentaire d’Affinités révolutionnaires reste constamment au niveau du discours politique élémentaire, accessible à un public dont la formation politique ne permet pas d’avoir un regard critique sur leur discours. Pourtant, sur la question des « affinités » entre marxisme et anarchisme, il y aurait énormément à dire à propos de la genèse et des interrelations théoriques entre ces deux courants : le problème est que sur ce terrain, le marxisme est très débiteur envers l’anarchisme, et je ne suis pas certain que Besancenot & Löwy tiennent tellement à s’étendre là-dessus.
René
 
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Re: Affinités révolutionnaires... Besancenot/Lowy

Messagede vroum le Dim 10 Avr 2016 08:21

Affinités non électives - Interview de René Berthier

http://monde-libertaire.fr/?article=Affinites_non_electives_-_Interview_de_Rene_Berthier_

Le Monde Libertaire : Les Éditions du Monde libertaire et les Éditions libertaires ont publié en coédition un livre de René Berthier, Affinités non électives, qui porte en surtitre le propos suivant : « À propos du livre d’Olivier Besancenot et de Michaël Löwy ». Il s’agit évidemment d’Affinités révolutionnaires , Nos étoiles rouges et noires, paru aux éditions Mille et une nuits. Le livre des deux militants du NPA veut mettre en relief les « alliances et solidarités agissantes entre les deux mouvements ». Pourtant, tu dis en introduction que ton livre n’est « pas à strictement parler une réponse à Affinités révolutionnaires ». Peux-tu expliquer ?

René Berthier : Le livre de Besancenot et Löwy ne m’a pas paru être le genre d’ouvrage auquel on peut apporter une réponse. Le discours qui est tenu dans ce livre donne l’apparence d’une volonté de rapprochement et de dialogue, mais en fait, en le lisant attentivement, j’ai eu le sentiment que ce n’était pas du tout le cas. Ils ont tellement émoussé les différences entre anarchisme et marxisme qu’on ne s’y retrouve plus. Quand on lit que les bolcheviks ont aidé les masses à « organiser la socialisation de la production à la base », on comprend tout de suite qu’on n’est pas dans un registre « historique » mais dans un registre « racolage ». C’est une affirmation tellement absurde, tellement en dehors de la réalité, qu’on ne peut pas y répondre, sinon en enfilant les innombrables citations de Lénine contestant catégoriquement la moindre tentation de « donner le pouvoir à la base ».

M.L. : Mais alors pourquoi avoir écrit ton livre ?

R.B. : A vrai dire, beaucoup de camarades étaient opposés à la rédaction d’une « réponse ». Ils pensaient que cela ne valait pas la peine. C’est une attitude très fréquente dans le mouvement anarchiste. Face au mensonge, à la manipulation, on pense que la vérité finira de toute façon par éclater. C’est une attitude très platonicienne : on pense que les méchants sont méchants parce qu’ils ignorent la vérité : il suffit donc de la leur révéler. Je dis quelque part dans mon livre que les anarchistes souffrent d’une sorte de syndrome de la victime. C’est quelque chose qui m’énerve beaucoup. Je pense, en ce qui me concerne, qu’il ne faut jamais laisser le terrain libre aux falsifications. Il faut toujours réagir. Le livre de Besancenot et Löwy, malgré son ton un peu « Bisounours », est une manipulation.
C’est pourquoi plutôt que de « répondre » à ce livre, j’ai voulu simplement reprendre plus ou moins les même thèmes, mais en les présentant conformément à ce que je pense être la réalité. Les lecteurs jugeront.


M.L. : Espères-tu convaincre les auteurs d’Affinités révolutionnaires ?

R.B. : Bien sûr que non. J’ai rencontré Michaël Löwy – Besancenot n’était naturellement pas libre – et nous avons longuement discuté. Ça a été un moment très agréable, mais je pense que quelqu’un qui a milité 20, 30 ou, comme moi, 40 ans dans un mouvement politique, ne se laisse pas facilement convaincre qu’il s’est trompé toute sa vie. Les gens sont trop impliqués personnellement, affectivement ; ils sont embringués dans trop de choses pour pouvoir s’en dégager. Ce n’est donc évidemment pas pour eux, ni pour les « vétérans » de leur courant, que j’ai écrit ce livre, mais pour les militants libertaires qui ont pu être attirés par le discours tenu par Besancenot et Löwy, mais aussi pour les lecteurs qui ne sont pas forcément militants mais qui sont intéressés par les questions politiques. Peut-être quelques militants du NPA pourront être intéressés, on ne sait jamais…
Les copains libertaires qui m’ont exprimé leurs doutes quant à la nécessité d’écrire Affinités non électives ne semblaient pas voir que le livre de Besancenot et Löwy pouvait attirer des personnes – jeunes pour la plupart, je pense – qui se trouvent dans les cercles plus ou moins concentriques de sympathisants du mouvement libertaire. Je pense qu’il était nécessaire qu’ils aient accès à un autre son de cloche. Je pense qu’il ne faut jamais abandonner le terrain.

M.L. : Il y a une grande différence de ton entre Affinités révolutionnaires et Affinités non électives. Le premier est manifestement plus abordable pour quelqu’un qui n’a pas de grandes connaissances en théorie et en histoire. On pourrait dire que leur livre est plutôt « basique » tandis que le tien est plus « intellectuel ». Ne penses-tu pas que ça pourrait être un handicap ?

R.B. : C’est marrant ce que tu dis parce que j’ai reçu une « Réponse à René Berthier » signée Olivier Besancenot et Michael Löwy, dans laquelle ils font une allusion à ce problème. Cette réponse paraîtra prochainement dans le Monde Libertaire en format papier.
A ma remarque selon laquelle leur livre était trop « basique », « élémentaire », « accessible à un public sans grande formation politique », ils répondent : « En effet, nous avons choisi d’écrire dans un langage accessible à tout travailleur, à tout jeune intéressé par les idées révolutionnaires et pas seulement aux militants déjà formés et informés. » Faut-il comprendre que mon bouquin n’est pas « accessible à tout travailleur, à tout jeune intéressé par les idées révolutionnaires ? » Je le conteste catégoriquement.
D’abord, il faudrait tout de même avoir un peu de respect pour les lecteurs. Le fait de s’adresser à une personne n’ayant pas une grande culture politique, théorique, historique ne justifie pas qu’on lui présente les faits de manière déformée. Or c’est ce que font Besancenot et Löwy, à longueur de page. C’est surtout ça, qui m’a fait réagir, à l’origine. C’est de leur part une sorte d’« abus de faiblesse », si tu vois ce que je veux dire. Je ne supporte pas qu’on profite de la faiblesse des gens pour les manipuler – dans le cas présent il s’agit de faiblesse au niveau de la connaissance. Le fait que certaines personnes aient des lacunes au niveau du savoir n’est pas une honte. La honte, c’est de ne pas essayer de combler ces lacunes.
Or, comme je le dis, je conteste que mon livre soit inaccessible.

M.L. : J’ai fait un compte un peu idiot, je l’avoue, et j’ai été surpris de constater que tu parles finalement peu des auteurs d’Affinités révolutionnaires : en moyenne une fois toutes les 7 pages. Tu as une explication ?

R.B. : Je vois que tu as eu accès au texte numérique, sinon pour faire un compte pareil c’est la galère. Je n’ai pas d’explication, mais il est vrai que mon parti-pris n’a pas été, comme je l’ai dit, de répondre à leur livre. Si j’avais voulu répondre à leurs arguments un par un, Besancenot et Löwy auraient été cités beaucoup plus, évidemment. Dans l’ensemble j’ai simplement repris les thèmes qu’ils traitent et je les ai traités à ma manière. Il n’était donc pas nécessaire de les citer à tout bout de champ. J’ajoute que certaines des choses que je dis ne reflètent pas nécessairement le point de vue du mouvement libertaire en général ou de la FA en particulier.
En fait, j’ai conçu mon livre comme une sorte de « manuel élémentaire d’éducation anarchiste ». Il pourrait très bien servir de livre de base pour s’informer sur l’histoire et la théorie anarchistes. La présence d’une quantité limitée d’évocations aux auteurs d’Affinités révolutionnaires n’est pas gênante, dans cette perspective. Il manquerait quelques sections, évidemment.
D’ailleurs, il y a des thèmes que je n’ai pas traités. Dans leur « Réponse à René Berthier », Besancenot et Löwy me reprochent, à juste titre, de ne pas avoir traité d’écologie. C’est tout à fait vrai, mais ça a été délibéré de ma part.
L’écologie devient la tarte à la crème, l’étape incontournable de tout « programme politique ». Pour dire la vérité, et au risque de surprendre, l’écologie m’emmerde profondément, en tout cas telle qu’elle est entendue aujourd’hui par beaucoup de gens. Pour les politiciens de l’écologie, c’est devenu une chasse à la bonne gamelle, et je considère que gens-là se sont complètement déconsidérés. Ensuite trop de gens confondent écologie et environnementalisme. Une crotte de chien sur un trottoir, c’est un problème d’environnement (c’est vrai que c’est désagréable). Mais une crotte de chien, c’est biodégradable. Bon, disons que je fais un peu de provoc. Mais je sais que beaucoup de camarades pensent comme moi, sans peut-être oser le dire.
Les trotskystes ont fait avec l’écologie comme ils avaient fait avec l’« autogestion » : ils l’ont intégrée dans leur système de pensée quand c’était devenu un lieu commun. Les libertaires, quant à eux, n’ont pas de complexe à avoir, en dépit du fait que notre mouvement est partagé sur cette question, notamment sur celle de la « décroissance » et du « productivisme » [note] . Des auteurs comme Kropotkine, Elisée Reclus, mais aussi une partie du courant individualiste, ont largement déblayé le terrain.

M.L. : À propos, Besancenot et Löwy te reprochent de ne pas avoir parlé d’écologie, mais te reprochent-ils de ne pas avoir parlé du féminisme ?

R.B. : Non, ils ne me reprochent pas cette lacune. Là encore, c’est délibéré de ma part. Mais je me suis un peu rattrapé en mettant en annexe la biographie (très sommaire, je le reconnais) de trois femmes.
Nathalie Lemel, parce que c’était une militante de l’AIT, qui a adhéré presque dès sa fondation, qui a fait partie de ces anonymes qui ont été les vrais créateurs de l’Internationale, qui a participé à l’insurrection de la Commune, fondatrice de la première organisation de femmes, déportée en Nouvelle Calédonie, qui a continué la lutte pour la condition de la femme à son retour, et qui mourut dans la misère. J’aurais pu citer Louise Michel, ou Philomène Rozan [note] . J’ai préféré Nathalie Lemel, une anonyme.
Maria « Maryusa » Nikiforova parce que j’en avais marre que la lutte armée en Ukraine pendant la révolution soit monopolisée par Makhno, malgré la sympathie que j’éprouve pour lui : Maryusa, à l’époque des événements, était plus célèbre que Makhno, elle a été un remarquable chef de guerre agissant surtout en milieu urbain. Capturée par les Blancs ; elle fut exécutée, en même temps que son mari, le 16 septembre 1919. Elle est ensuite retombée dans l’oubli à double titre : parce qu’elle a fait partie des perdants, et parce que c’était une femme. Elle a été totalement occultée par le mouvement libertaire, mais il faut rendre hommage à Makhno, qui a été l’un des très rares à la mentionner dans ses écrits. Je précise, sans pouvoir l’affirmer à coup sur, qu’elle a peut-être été l’une des premières militantes trans-genre. La question mériterait d’être creusée.
Enfin, Lucy Parsons, un personnage très complexe dont j’aurais voulu parler plus : j’avoue m’être un peu « autocensuré » en ce qui la concerne. Ses relations avec le mouvement anarchiste US ont été mouvementées, mais je résume : son opposition à Emma Goldman a dû être la réaction de classe d’une authentique prolétaire contre ce qu’elle devait considérer (à tort ou à raison) comme une anarchiste intellectuelle petite bourgeoise. Son rapprochement avec le parti communiste, sans qu’on puisse dire avec certitude qu’elle y a adhéré, est sans doute la conséquence des carences du mouvement anarchiste. Je vais sans doute me faire des ennemis, mais c’est ma conviction, et c’est une question à creuser. Peut-être le sujet d’un prochain livre ?

M.L. : La dernière partie de ton livre (8. Questions) est peut-être la plus originale dans la mesure où elle traite de questions qu’on pourrait qualifier de « programmatiques » : pouvoir, fédéralisme, autogestion, planification, etc. Est-ce pour cette partie-là que tu as cru bon de préciser que les idées que tu développais dans ton livre n’engageaient que toi ?

R.B. : Oui, en grande partie. Il y a des questions que j’aborde qui ne font pas forcément l’unanimité dans le mouvement libertaire mais qui font l’objet de débats.
J’essaie par exemple de prendre mes distances avec la notion d’autogestion parce qu’elle est devenue la tarte à la crème, une sorte de panacée supposée résoudre tous les problèmes. Or globalement, les grands penseurs anarchistes s’en foutent, de l’autogestion : ce qui les intéresse, c’est comment régler l’organisation globale de la société, et pour eux c’est le fédéralisme. Ce n’est pas que la gestion des entreprises ne soit pas importante, mais ce n’est pas l’essentiel. La fixation sur la notion d’autogestion a, je pense, empêché une vraie réflexion sur l’organisation de la société dans son ensemble.
De même, je cite souvent Proudhon et Bakounine qui étaient partisans de la décentralisation politique mais qui préconisaient la centralisation économique, dans ce sens que les décisions sur l’organisation de la société doivent faire l’objet d’un débat décentralisé, mais une fois les orientations générales adoptées, leur mise en œuvre doit être relativement centralisée – dans la limite des mesures nécessaires pour contrôler les décisions, assurer la rotation des mandats et leur révocation. De manière imagée, je dis que la politique ferroviaire de la France ne peut pas être décidée par l’assemblée générale des travailleurs de la gare de Bécon-les-Bruyères.
Lorsque je suis invité à faire des « causeries » sur ces questions, je constate que ce discours passe très bien dans le mouvement anarchiste, ce qui n’aurait certainement pas été le cas il y a vingt ou trente ans. Il y a donc eu une évolution qui me paraît très positive.

M.L. : Ton chapitre sur le « Programme de transition », c’est une blague, ou quoi ?

R.B. : Pas du tout. L’anecdote sur Trotski qui demande la protection de la CGT-SR est authentique, elle nous a été racontée par un témoin direct. Trotski était parfaitement au courant de ce qui se passait dans le mouvement révolutionnaire en France et il ne pouvait pas ignorer la littérature publiée par la CGT-SR. Je pense être relativement convainquant en montrant les analogies (au-delà des différences évidentes d’approche) entre le programme de « transition » exposé dans Les Syndicats ouvriers et la révolution sociale, publié en 1930 par la CGT-SR, et le Programme de transition de Trotski datant de 1938. Je crois que c’est la première fois que ces analogies sont exposées noir sur blanc (mais je peux me tromper). Pourtant nous en parlions déjà dans les années 70 du temps de l’Alliance syndicaliste [note] , puisque le témoin dont je parle, Julien Toublet, ancien trésorier de la CGT-SR, faisait partie de l’Alliance, et nous discutions de ces choses.
Mais au-delà de cela, j’ai rédigé ce chapitre pour suggérer que le mouvement libertaire devrait peut-être songer à envisager un programme d’action et de réalisations pouvant servir de point d’appui pour développer nos idées dans le mouvement ouvrier, auprès des travailleurs. Il faut, je pense, cesser de brandir des pancartes « Autogestion » dans les manifs, dont tout le monde se fout, qui ne signifient rien pour les gens, et avancer des propositions plus concrètes. Après le dernier congrès de la FA, quelques camarades se sont réunis de manière tout à fait informelle pour discuter de ce que nous avons appelé un « Programme minimum de base ». Des échanges extrêmement intéressants ont eu lieu, et je pense qu’il serait bon de réactiver cette « commission informelle ».

M.L. : Dernier point : qu’en est-il selon toi du dialogue entre anarchistes et marxistes ?

R.B. : Personnellement, je suis favorable au dialogue, et, à la réflexion, mais je ne pense pas que le livre de Besancenot et Löwy soit une invitation au dialogue. Et puis tout dépend sur quoi porte le dialogue. S’il s’agit de questions d’action quotidienne, faut voir : on verra en avançant.
• Si c’est sur des questions théoriques, le dialogue me paraît possible si on parvient à parler de la même chose, mais c’est là que réside le problème : l’histoire, franchement comique, de Lénine qui veut donner le pouvoir à la base donne la mesure du problème : le pire est que je pense que Besancenot et Löwy croient vraiment à ce qu’ils disent.
• Si c’est sur des questions stratégiques, force est de constater que Affinités révolutionnaires agit comme un entonnoir : insensiblement le lecteur est poussé vers le bas de l’entonnoir, vers la partie étroite, et se trouve confronté à la seule issue possible : la participation à la stratégie électorale. Là-dessus, on ne peut pas être d’accord.

J’insiste sur le fait que les anarchistes ne sont pas opposés au suffrage universel en tant que tel. Mais Bakounine disait qu’on n’émancipera jamais le prolétariat en envoyant des députés au Parlement. Sans doute le NPA le sait bien, mais justement : en s’obstinant à présenter des candidats à chaque élection (et en mobilisant en permanence les militants dans cette tâche stérile), ils ne font que cautionner ce système. Je pense que le mouvement révolutionnaire devrait sérieusement s’interroger sur trois questions :

• Quelle est la viabilité aujourd’hui d’une « révolution » dans le sens où on l’a entendu jusqu’à présent ?
• L’alternative tactique ne serait-elle pas l’investissement des militants dans toutes les structures de la société civile ?
• Quelle pourrait être une véritable stratégie révolutionnaire pour le 21e siècle ?

Je suis convaincu que sur ces trois questions un dialogue est tout à fait possible.

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Éditions libertaires/Éditions du Monde libertaire
Septembre 2015
13 euros
"Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, créez-la vous-mêmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs." (N. Makhno)
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